
Lea Blattner s’est décidée à porter plainte
« Je trouve vraiment grave d’afficher tes penchants lesbiens », « C'est dégoûtant », « Tu ne cherches qu'à attirer l'attention, car personne ne veut de toi », « Tu devrais te faire soigner », « Tu n'as pas ta place en politique. J'espère que tu perdras ton poste. » « Tu es un instrument du diable ». Voilà quelques-uns des messages de haine qui ont poussé Lea Blattner, co-présidente de la section Jeunes du Parti évangélique suisse (JPEV), à démissionner de son poste, neuf mois après son coming out dans la Basler Zeitung. Il y a dix jours, elle aurait même reçu une lettre de menace de mort. Interrogée par téléphone et par mail, elle affirme qu’elle portera plainte contre l’auteur.
Soupçons internes
« J’ai vu une photo de la lettre anonyme, il y a la phrase : « Tu casses notre futur au nom de mon parti », révèle François Bachmann, vice-président du PEV suisse. Sur cette base, nous partons de l’hypothèse que la personne qui l’a écrite est un membre ou un sympathisant du PEV. Nous avons fortement encouragé Lea à porter plainte, d’une part parce qu’une ligne rouge a été franchie et que l’auteur doit subir les conséquences pénales de son acte, d’autre part parce que la police pourra la conseiller sur la conduite à tenir. » Et d’ajouter : « Tant que nous ne saurons pas d’où vient cette lettre, il est impossible de prendre des mesures ciblées. S’il s’avère que l’auteur est un membre du parti, nous demanderons au parti cantonal de lancer une procédure d’exclusion contre la personne concernée, sachant que la procédure inclut un droit de recours et de réponse. »
Travail d’introspection
François Bachmann assure également que la direction du parti est en train de faire un travail d’introspection pour comprendre ce qui n’a pas fonctionné au sein du PEV : « Il faut examiner comment on en est arrivé là et pourquoi on n’a pas pu l’empêcher. » Quelle est la responsabilité du parti dans cette affaire ? « Je ne pense pas que nous ayons un problème général d’homophobie ; plusieurs de nos membres sont homosexuels et s’expriment ouvertement lors des assemblées des délégués. Je ne crois pas non plus que le parti soit divisé à ce sujet. Nos membres reflètent une grande variété d’opinions, certaines plus conservatrices que d’autres. Mais nous sommes un parti politique et non une église ou une communauté de croyants ; notre vocation n’est pas de donner de directives morales ». À noter cependant que le PEV, fondé en 1917 à Uster (ZH) sous l’appellation « Protestantisch-christliche Partei » (parti chrétien-protestant), base son programme politique sur les valeurs chrétiennes.
« Ce que nous pouvons faire – et nous l’avons fait – c’est rappeler que les divergences d’opinions personnelles, politiques ou théologiques ne doivent en aucun cas conduire à l’exclusion, à des attaques ou, a fortiori, à des menaces », se défend François Bachmann. En clair, chacun peut penser ce qu’il veut, mais si c’est une parole haineuse, qu’il la garde pour lui!
Regards en tapinois
C’est précisément parce que les personnes homophobes assument rarement la responsabilité de leurs propos qu’il sera difficile de faire le tri dans les rangs du PEV. Selon Lea Blattner, ce travail serait pourtant nécessaire. « Après mon coming out, deux personnes du parti m'ont écrit parce qu’elles n'osaient pas faire leur coming out », confie-t-elle. Pour ne rien arranger, l’homophobie est « souvent diffuse et difficile à objectiver, constate François Bachmann. Cela va d’une simple gêne en présence de personnes homosexuelles, à des réactions franchement hostiles et pénalement condamnables. » La démissionnaire elle-même parle de regards en tapinois et de chuchotements derrière son dos.
À ce stade, il semble aussi que les deux parties n’aient pas exactement vécu la même histoire. Lea Blattner estime ne pas avoir reçu assez de soutien de la part du parti, malgré le soutien de la direction. De son côté, cette dernière a vécu la démission de Lea Blattner comme une surprise : « L’automne dernier, Lea nous a annoncé qu’elle se retirait parce qu’elle faisait l’objet de réactions blessantes suite à son coming out, et nous lui avions proposé notre aide, souligne François Bachmann. À aucun moment elle ne nous a parlé de menaces virulentes ; si nous l’avions su, nous aurions immédiatement réagi. Ensuite, nous n’avons plus rien entendu de sa part jusqu’à cette lettre de menace de mort. » « Au début, je me suis dit que ce n’était pas si grave, que j’étais au-dessus de ça », se souvient Lea Blattner.
Un tabou chrétien
La démission de la jeune femme soulève un autre tabou, celui de l’accueil des personnes homosexuelles dans les communautés chrétiennes. « Je pense qu'une position plus claire des Églises sur ce point changerait beaucoup de choses, confie Lea Blattner. En même temps, je sais que les changements prennent du temps. Il est d'autant plus important que là où l'ouverture d’esprit est vécue, elle soit clairement exprimée et communiquée à l'extérieur. »


