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"Le maître d'école", gravure d'Abraham Bosse ~1638

«La chance des réformés français? N’avoir jamais eu de roi»

PARADOXE
Si le terme de «haute société protestante» hante les imaginaires, le rôle et la spécificité des élites protestantes à travers l’Histoire restent discutés et mériteraient des recherches plus approfondies.

Lorsqu’elle surgit au XVIe siècle, la Réforme agit comme une «remise à plat» dans la hiérarchie sociale d’alors. «L’idée de sacerdoce universel place tout le monde à égalité et contribue en quelque sorte à détruire une catégorie –on pourrait presque parler de caste–, le clergé catholique, dont les membres ont des droits et devoirs différents», pointe Sarah Scholl, professeure d’histoire et chercheuse associée à la Faculté de théologie de l’Université de Genève. Peut-on dire par là que le protestantisme est, à sa naissance, une religion anti-élite?

Démocratisation du savoir et alphabétisation

Toujours est-il que «par la traduction de la Bible en langue vernaculaire (du pays, NDLR)–et sa diffusion par l’imprimerie–, et par leur souci de faire de la langue vernaculaire une langue apte à manier les concepts théologiques (traités allemands de Luther, Institution de la Religion Chrétienne de Calvin publiée en français), les réformateurs ont démocratisé le savoir, théologique notamment, le rendant accessible aux ‹simples gens› – par exemple les personnes sachant lire la langue vernaculaire, mais pas le latin. C’est grâce à cette action que des laïques, hommes et femmes, ont pris la plume, se mêlant désormais au débat théologique puisqu’ils pouvaient lire personnellement la Bible», observe Matthieu Arnold, professeur d’histoire moderne et contemporaine à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg

En Suisse, des études en histoire de l’éducation menées par la chercheuse Anne-François Praz constatent ainsi que des cantons protestants sont alphabétisés plus tôt et plus massivement que des régions catholiques. «Des cantons arrivent ainsi à la Révolution industrielle avec une population plus formée. Est-ce que cela explique qu’ils vont prendre le lead en matière d’industrialisation? Il y a sans doute un lien avec l’éducation, mais ce n’est pas certain. Et il ne faut pas oublier que les catholiques aussi vont éduquer et alphabétiser massivement pour tenir le choc de la Réforme», rappelle Sarah Scholl.

L’éducation et les compétences au centre

Mais l’éducation protestante va plus loin. «Soucieux que la Parole attestée dans la Bible fût accessible dans les langues originales (hébreu de l’Ancien Testament, grec du Nouveau Testament), les réformateurs ont favorisé, comme les humanistes, l’étude des langues anciennes», pointe Matthieu Arnold. Une stratégie «clairement élitiste. Tout comme chez les jésuites, il y a l’idée de former des personnes capables de faire découler leurs idées plus bas», explique François Dermange, professeur d’éthique à la Faculté de théologie de l’Université de Genève. «A côté d’écoles destinées à former les élites – mais ouvertes à tous grâce à des bourses d’études –, les protestants ont créé, sous l’impulsion de Luther pour l’Allemagne, des écoles ouvertes également aux filles […]. Ils ont donc, indirectement au moins, contribué à ce que, à long terme, les filles aient la même instruction que les garçons et fassent partie des élites», souligne Matthieu Arnold. Ces collèges protestants se développent aux XVIe et XVIIe siècles «en France, en Suisse, en Allemagne, en Transylvanie», décrit François Dermange. Et un changement de paradigme se produit: «pour accéder au pouvoir, c’est moins le sacrement, le lien à l’institution religieuse qui compte que les compétences professionnelles. La robe des pasteurs n’est d’ailleurs à l’origine pas un habit religieux… mais universitaire», remarque Sarah Scholl.

Élite religieuse et civile

Peu à peu naît donc une élite protestante, d’abord de formation humaniste et théologique, qui prend des responsabilités dans plusieurs champs: civil, religieux, scientifique. «Cette élite a un double rôle, laïc et civil, de transformation de la société et d’incarnation de l’Église. L’idée est alors qu’en formant des élites qui font de la théologie, mais qui lisent Cicéron tous les jours, l’Église sera elle aussi bien gouvernée», résume François Dermange. Au sommet des vocations, il y a «la responsabilité politique, car on estime que c’est ce qui va le plus changer la vie des gens, non le pastorat. Mais aussi le droit. En protestantisme, la conversion des âmes reste l’affaire de Dieu, par contre l’ordonnancement du monde relève de la responsabilité humaine et le droit y participe, l’amour passant d’abord par la justice.» Ce qui explique, selon l’enseignant, que dans l’Europe moderne «tous les grands juristes seront des protestants».

Influence par le droit

Une stratégie d’influence pour cette élite. «La grande chance des réformés, en France, reste finalement de ne jamais avoir eu de roi. Certains espéraient un pouvoir plus autoritaire, capable d’imposer leurs idées. Mais si ce rêve a été caressé longtemps par des courants néo-calvinistes, il n’a jamais abouti. Leur présence est par contre démultipliée au niveau des pouvoirs intermédiaires (parlementaires, juristes, intellectuels…)», estime François Dermange. Le ministère de l’Éducation de la Troisième République française est d’ailleurs connu pour comporter beaucoup de protestants. «Cela s’explique-t-il, car ils sont plus compétents dans ce domaine… ou, car ils ont été choisis pour mener une réforme douloureuse, la séparation de l’Église catholique et de l’école publique?», s’interroge Sarah Scholl. À la fin du XIXe et au cours du XXe siècle, le protestantisme français «se construit d’ailleurs beaucoup en mettant en avant ses élites», constate la chercheuse, pour qui cette construction relève aussi d’une «manière d’exister» pour une minorité dans «ce pays qui lui est hostile». À l’inverse, rappelle-t-elle malicieusement «il ne faut pas oublier que dans une société protestante, Genève aux XVIIIe et XIXe siècles par exemple, les élites sont forcément protestantes!»

Réorientation vers la philanthropie

Au XIXe siècle, quelque chose change aussi en Suisse. «La révolution radicale surgit et tout à coup le pouvoir politique échappe à ces élites biberonnées pour prendre des responsabilités politiques. Elles sont décontenancées, n’ont plus de professeur à l’université appartenant à leurs milieux sociaux et vont donc se réorienter vers la philanthropie: des assurances sociales au Bureau international du travail, on trouve quantité d’œuvres protestantes. Elles sont d’abord construites sur le droit et la laïcité. On ne veut pas de bannière religieuse sur ces organisations qui assez vite s’ouvrent à des gens qui ne sont pas des chrétiens convaincus», explique François Dermange (notre dossier sur la philanthropie). 

Le lien entre rôle social des élites protestantes et théologie fait débat. Selon François Dermange, cette action philanthropique est indissociable d’un ethos protestant «car ces élites sont formées avec le souci du bien commun, la base de l’éducation protestante d’alors c’est de dire que ‹celui à qui il a été beaucoup donné, il lui sera beaucoup demandé». Selon Sarah Scholl, «leur engagement tient en partie au fait que le travail est extrêmement valorisé, contrairement à l’oisiveté. Le fait d’être rentier, ce qui peut être le cas de ceux qui appartiennent à une sorte d’aristocratie financière, n’est donc pas acceptable. Cela favorise toutes sortes d’engagements philanthropiques qui contribuent à renforcer tant la réputation que le pouvoir de cette élite sur la société.»Les particularités et l’influence exacte des élites protestantes restent encore à déterminer – des études sont en cours, lire la page 19 – ainsi que leur dynamique et leurs réseaux. Si des groupes d’intérêts ont existé, le rôle du protestantisme et l’impact de son élite sur la société «n’a jamais eu vocation à être secrets, mais plutôt ciblé», décrit François Dermange, «tel le levain dans la pâte».