
Dans plusieurs passages bibliques, Dieu est dit "impartial", c'est-à-dire accueillant ses créatures par-delà les identités religieuses, ethniques etc. Par ailleurs, Dieu prend fait et cause pour son "serviteur", comme l'annonce le prophète Esaïe ainsi que le récit du baptême de Jésus. Alors, qu'en est-il? Il se pourrait bien qu'il faille ne pas choisir entre ces deux options, qui coexistent l'une à côté de l'autre?
Prédication
Nous venons de célébrer, à travers le monde et dans nos régions, la naissance de Jésus, le Christ, Dieu-parmi-nous, Emmanuel. Aujourd’hui, les trois textes bibliques nous en disent davantage sur « comment » Dieu est venu et vient parmi nous. Qui est ce Dieu qui vient parmi nous ?
Et en fait la « bonne nouvelle » de l’Évangile a beaucoup à voir avec la manière dont Dieu s’approche de sa création et de l’humanité, car un « Dieu parmi nous » qui est un Dieu de pure colère et de rétribution serait tout sauf une « bonne » ou « joyeuse » nouvelle pour ses créatures.
Il y a tout d’abord ce beau texte du prophète Ésaïe, concernant le « mandat », la « mise en service » d’une figure qui est appelée à représenter le Seigneur, à agir en son nom, et donc à « tenir lieu » de Dieu qui l’envoie.
L’identité de la personne qui est désignée pour exercer cette « lieu-tenance » n’est pas explicitée. Le texte s’intéresse avant tout au « mandat » de ce serviteur, à ce qui l’autorise à exercer ce ministère, à la finalité de ce mandat.
Les premiers disciples du Christ ont vu dans ce passage une annonce du ministère messianique de Jésus de Nazareth et se sont appuyés sur ce passage pour proclamer l’identité de Jésus comme fils, comme celui qui reçoit l’onction de l’Esprit de la part de Dieu même.
Mais restons encore un moment avec Ésaïe lui-même. Le passage du livre prophétique tourne autour des notions d’élection, donc de choix, de bon plaisir et de faveur divine. Dieu se réjouit en son serviteur qu’il élit, qu’il choisit. Ce simple fait est remarquable.
Dieu est un Dieu qui élit, et qui se réjouit dans son élection ou son choix. Pourquoi cette joie ?
De fait, aucune qualité inhérente ou intrinsèque au serviteur lui-même ne conduit Dieu à cette élection. Il ne nous est pas dit : « Je le choisis lui, parce que c’est le plus fort » ou « le plus beau » ou « celui qui parle le mieux ». C’est l’élection seule qui est déterminante ici. Le bon vouloir de Dieu, ce qu’on appelle « la grâce », seule préside à la désignation du serviteur et confère à ce dernier ce dont il aura besoin pour réaliser son mandat.
Il y a indubitablement ici une dimension de grâce qui préside à l’action de Dieu. Dieu n’est pas « obligé » par qui que ce soit ou par quoi que ce soit d’élire son serviteur, ce serviteur. Dieu, au contraire, élit par son bon plaisir, de la même manière que Dieu crée par joie et pour la joie, pas par nécessité ou pour satisfaire une exigence qui s’imposait à lui du dehors.
Dieu équipe en outre ce serviteur, en lui conférant son Esprit.
Ce serviteur est mis à part, ayant reçu l’Esprit de Dieu qui repose sur lui et qui le « maintient », en vue d’une fonction précise. Être et agir vont de pair ici. La désignation du « serviteur » vise un « service » effectif. Quels sont les contours de ce « service » ?
Le texte d’Esaïe nous donne les indications suivantes :
« Pour les nations il fera paraître le jugement, 2 il ne criera pas, il n’élèvera pas le ton, il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur ; 3 il ne brisera pas le roseau ployé, il n’éteindra pas la mèche qui s’étiole ; à coup sûr, il fera paraître le jugement. » (fin de citation)
Le « serviteur » donnera à voir le jugement de Dieu, c’est-à-dire la justice qui est celle de Dieu et qui diffère de notre justice. Notre justice humaine ne prend pas forcément soin des personnes cabossées par l’existence ; au niveau international et politique, nous voyons très bien, jusqu’à ces derniers jours, comment les états les plus puissants du globe traitent les états plus faibles sur le plan militaire et économique ; or nous sommes exactement dans une perspective inverse avec la figure du « serviteur du Seigneur », qui « ne brisera pas le roseau ployé ».
L’image est très belle : l’être humain ressemble à un roseau, solide quand tout va bien, quand il n’y a pas trop de vent ou d’intempéries, mais qui ploie bien vite et qui s’avère être vulnérable lorsque la tempête arrive. Et ne nous ne pouvons pas penser ici à celles et ceux, qui en ce moment, ploient comme le roseau dans la tempête.
Le vocabulaire du « jugement » est présent dans le texte d’Ésaïe lorsqu’il est question du mandat du serviteur et de la finalité de son envoi. Ce vocabulaire nous rebute parfois. Il est en fait une manière de parler de la « justice », un thème majeur des écrits bibliques. Le jugement de Dieu, c’est un acte qui vise à rétablir la justice, la justesse aussi des relations.
Cela n’a rien à voir, remarquons-le, avec une sorte de « rouleau compresseur » divin qui aplatirait tout sur son passage.
La justice de Dieu s’exerce à la fois dans une grande force et dans une très grande délicatesse et attention à ce qui est fragile : « il ne brisera pas le roseau ployé, il n’éteindra pas la mèche qui s’étiole »…
La justice humaine se détourne parfois de ce qui est sur le point de s’éteindre, de ce qui est fragile. La justice de Dieu, elle, opère tout différemment et pose un signe de contradiction par rapport à la justice humaine.
Vous le voyez, le texte nous invite à ne pas en rester au sens premier du mot « jugement », qui semble comporter une connotation de pure coercition et de violence.
Les auteurs des évangiles de Marc et de Matthieu se sont très littéralement inspirés du texte d’Ésaïe au moment de « présenter » la figure de cet autre serviteur, le Serviteur par excellence pour nous, à savoir Jésus de Nazareth.
Comme dans Ésaïe, il y a désignation par Dieu, et par Dieu seul. L’essentiel réside dans le bon plaisir de Celui qui désigne, et non dans celui qui est désigné.
Cette désignation, en Matthieu, est publique. Il s’agit d’un acte d’accréditation devant témoins.
Elle comprend l’acte de conférer au serviteur ce dont il aura besoin pour remplir sa mission : le don de l’Esprit qui fait de lui celui qui a reçu l’onction. Jésus-Christ signifie en effet « Jésus-oint », « Jésus-qui reçoit l’onction » (de l’Esprit).
Le récit du baptême de Jésus est l’occasion de commencer à esquisser l’identité filiale de Jésus. Dans cet événement, cette identité se donne à voir, à travers la descente de l’Esprit « comme une colombe », et à entendre, à travers la parole. Double attestation, visuelle et auditive, de l’identité de Jésus de Nazareth.
Jésus demande le baptême à Jean. Ce simple fait a gêné les premiers chrétiens, qui ont dû expliquer ce geste. Il s’agit avec la crucifixion de l’événement historique peut-être le mieux attesté de la vie du Jésus de l’histoire. Signe que les premiers chrétiens ont été gênés, ils ont mis dans la bouche de Jean une protestation face à la demande de Jésus.
Dans l’acte du baptême lui-même, Jean n’agit quasiment plus. C’est l’Esprit qui descend au moment où Jésus remonte des eaux. Il y a un mouvement descendant, celui de l’Esprit, qui rencontre le mouvement ascendant de Jésus qui ressort de l’eau.
La voix venant du ciel ne dit pas, comme chez Marc : « Tu es mon fils, mon bien-aimé » (Mc 1,11), mais : « Celui-ci est mon Fils » : on passe de la 2e personne du singulier à la 3e personne du singulier, car Matthieu entend bien faire de ce récit du baptême de Jésus l’occasion d’une accréditation publique de Jésus comme Fils et comme Messie/Christ.
Le sens du baptême, dans la pratique de Jean-Baptiste, était essentiellement un acte de repentance.
En se faisant baptiser par Jean-Baptiste, Jésus exprime sa solidarité avec l’humanité (3,5-6) et son identité de « serviteur ».
C’est là un aspect décisif de ce texte.
En Jésus de Nazareth qui descend dans les eaux, qui figurent ici non pas la vie mais la mort, Dieu assume toute l’obscurité qui caractérise aussi notre monde.
Notre monde n’est pas un monde de nuit. Il est un monde de jour et de nuit. Le jour y cohabite avec la nuit. La nuit du monde, nous la connaissons ; nous l’avons vue de près au siècle passé, dans la persécution et la destruction organisée de millions d’êtres humains.
Ces dernières années, nous avons été les témoins du carnage perpétré au Proche-Orient, à Gaza, en réponse à un autre carnage lui aussi choquant.
Ces derniers jours, nous avons vécu un terrible drame, dans nos régions, faisant un grand nombre de victimes, principalement des adolescents et des jeunes.
C’est cette nuit du monde que Dieu rejoint et assume dans le baptême de son bien-aimé, son fils, Jésus-Christ.
Dieu fait cela non pas par intérêt intrinsèque pour la nuit et la mort, car il y a un mouvement de remontée qui suit la plongée dans les eaux.
Le récit du baptême de Jésus est un récit, comme tous ceux dans les évangiles, qui est écrit à la lumière de Pâques. Pâques, c’est le passage de la mort à la vie. Le baptême de Jésus est une anticipation de ce passage-là.
Il y a descente dans les eaux, puis une remontée vers l’air et la lumière. Il y a une traversée.
Nos vies sont autant de traversées. Recevoir le baptême, pour les chrétiens, signifie être associés à la traversée qui fut celle de Jésus. C’est participer à ce double mouvement qui est le sien, de plongée dans les eaux puis de remontée vers la lumière.
Cela veut dire qu’il n’y a pas seulement la mort devant nous. La mort est certes devant nous, mais elle est aussi d’une certaine manière déjà derrière nous. Devant nous se trouve non pas seulement l’obscurité, mais aussi la lumière.
Un dernier mot.
Le livre des Actes des apôtres retrace l’existence des premières communautés chrétiennes après Pâques et après la Pentecôte. Il montre comment ce qui aurait pu rester confiné aux limites de la vie du peuple d’Israël, du judaïsme, a débordé ces frontières pour se répandre à travers le monde.
Mais voilà, le message pascal, le joyeux message de libération, a très rapidement dépassé toute limite pour englober l’humanité tout entière et la création tout entière. Il y avait déjà un horizon universel chez les prophètes d’Israël, y compris chez Ésaïe et dans d’innombrables textes bibliques. Mais c’est à Césarée que l’apôtre Pierre réalise que l’Évangile ne concerne pas que le peuple d’Israël ou les juifs, mais qu’il s’agit d’un message et d’une réalité pour le monde entier, donc aussi pour ce qu’on appelait alors « les païens ». Il n’y a pas de partialité en Dieu.
Nous ici, nous sommes les bénéficiaires de cette inclusion, de cette ouverture, car nous sommes pour la plupart des descendants des helvètes et d’autres peuplades « païennes ».
Dieu ne favorise pas tel ou tel groupe ethnique, telle ou telle religion ou confession. Dieu est Dieu de l’univers, de la création tout entière, même s’il exprime son bon plaisir et sa faveur à l’endroit de son serviteur, pour nous chrétiens son Fils, Jésus, le Christ.
Il y a en Dieu un amour fou, infini, pour son fils, Jésus, mais aussi pour nous toutes et tous qui sommes devenus filles et fils par adoption, par le baptême, et aussi un amour non moins fou et infini pour toute créature, humaine ou autre.
L’Église, sous son meilleur visage, est à l’image de Dieu. Elle se tient proche de ses fidèles, bien sûr, des baptisés, mais elle se tient non moins proche de toutes celles et ceux qui ressentent le besoin d’une présence, d’une consolation. Et l’Église n’est pas proche de ces personnes pour les récupérer, pour les embrigader. Elle se tient là, à leurs côtés, parce que c’est sa vocation, sa mission, on pourrait même dire : sa joie au beau milieu des pleurs qui sont les siens à elle aussi.
Bénissons le Seigneur, qui est le Seigneur de toutes et tous, le Seigneur de l’Univers, et qui prend soin de chacune et chacun, dans nos détresses et dans nos joies.
Amen !

