
L’espérance est un retournement
Espérer contre toute espérance est le titre d’un petit livre dans lequel Jean-Denis Kraege s’interroge sur le vrai sens de l’espérance chrétienne (Van Dieren, 2016). «C’est une formule que l’on doit à Paul. En Romains 4, il dit d’Abraham qu’il a espéré contre toute espérance», explique-t-il. Il développe dans son ouvrage: «La foi ne consiste donc pas simplement à espérer. Elle revient à espérer ‹ contre toute espérance ›. Là où il n’y a plus aucune espérance au sens habituel du terme, le chrétien espère quand même. […]
Certes, mais d’une espérance si paradoxale qu’au début du chapitre suivant, Paul précise que cette espérance est, de fait, persévérance (Romains 5, 3). Elle est une espérance tournée essentiellement vers le présent. Elle n’a pas d’objet précis. Elle attend avec une confiance inépuisable et une persévérance imparable que Dieu agisse, conduise, donne ici et maintenant et chaque jour de nouveau la force et le courage de se battre contre les ‹ détresses › et de rester fidèle malgré elles.»
Les espoirs inatteignables
«Peut-être qu’il faut distinguer espérance et espérance», complète-t-il. «Je suis assez kierkegaardien et dans La Maladie à la mort, ou Traité du désespoir, le philosophe danois dénonce les fausses espérances telles qu’espérer pouvoir devenir soi-même ou pouvoir devenir autre que soi», explique le pasteur, qui s’est laissé interroger par cette réflexion et a vu nombre d’illustrations dans la Bible ou la littérature de ces espérances vouées à l’échec.
«Elie espérait faire mieux que ses pères. Il se retrouve déprimé dans le désert après avoir été glorieux, mais persécuté aussi, dans l’Ancien Testament. C’est En attendant Godot, où rien ne se passe, ou Le Procès de Kafka, qui m’avait beaucoup marqué à l’adolescence, avec cette parabole du personnage qui ne peut jamais atteindre la loi, car une sentinelle l’en empêche», liste Jean-Denis Kraege.
Des espoirs qui renvoient à nos responsabilités
Alors, qu’est-ce qui fonde la vraie espérance? «Les disciples d’Emmaüs attendaient le rédempteur, mais tout s’effondre à la croix. Et c’est à ce moment-là qu’une autre espérance va surgir», prend pour exemple le pasteur. La vraie espérance, c’est quand un retournement apparaît brusquement. Elle n’est alors plus orientée vers une utopie de la fin des temps.«Au début de mon ministère, j’ai fait un stage à Paris dans la paroisse de Charles Wagner. J’ai été inspiré par l’une des devises de ce pasteur: ‹ L’homme espérance de Dieu ›, plutôt que ‹ Dieu espérance de l’homme ›.
Et effectivement, c’est un retournement du même type que celui de Luther, où ce n’est plus moi qui vais faire ma justice, mais Dieu qui me rend juste. Ici, ce n’est pas moi qui vais construire le Royaume, mais Dieu qui va le construire au travers de ma vie en laquelle il espère. Dieu qui espère en moi me renvoie à ma responsabilité dans le présent.» Il compare: «Le croyant est comme un rameur qui tourne le dos à l’avenir pour regarder le présent et le passé, mais surtout le présent, et assumer ses responsabilités.»
Un avenir ouvert
«Je reprends toujours chez Paul (Romains 5)le rapprochement entre espérance et persévérance. Et je trouve cette notion intéressante parce que cela signifie que mon avenir est ouvert. Parce que Dieu croit en moi, ou espère en moi, je peux aller de l’avant sans découragement.»
Pour aller plus loin
Jean-Denis Kraege recommande:
• Son livre Espérer contre toute espérance, Van Dieren, 2016, 84 p.
• La Maladie à la mort (aussi traduit sous le titre Traité du désespoir), Sören Kierkegaard, diverses éditions dont l’Orante, OC XVI, 1971.
• Le Principe responsabilité, Hans Jonas, Paris, Cerf, 1990.



