
« Le silence nous confronte à nos fragilités »
MW : Pourquoi le silence fait-il si peur dans notre société ?
Médhi Bareau : Notre perception du silence est vraiment liée à notre organisation sociale. On est passé d’une société en majorité rurale, avec des rythmes marqués surtout par les saisons, à une société essentiellement urbaine, axée sur la production, la communication ou la technique. Nous sommes presque toujours connectés, et les sollicitations de notre milieu professionnel, par exemple, nous atteignent même durant les temps de repos. On est donc constamment dans la performance et dans l’anticipation.
A l’opposé, le silence va nous amener à dialoguer avec nous-même et à penser nos rapports aux autres. Si cette situation fait peur, c’est qu’elle nous conduit, au final, face à nous-mêmes, et de manière profonde. D’ordinaire on s’adapte, on cherche à correspondre aux attentes sociales : c’est le paraître, c’est l’extérieur, et on peut le modifier. Or notre être profond, pour le modifier, il faut y consacrer de grands efforts intérieurs, et cela effraie.
Diriez-vous qu’à notre époque et dans notre société, le silence serait synonyme de mort, en somme ?
On peut le voir comme une forme de mort symbolique : le silence nous met face à nous-mêmes, dans ce que nous avons de plus vulnérable, il est perçu comme une absence. Il nous renvoie donc à nos limites, et nous impose d’affronter le sens de notre existence. Il fait alors davantage écho à la défaillance, nous renvoyant à des questionnements souvent douloureux. Mais c’est une souffrance à traverser, qui peut conduire vers une forme de renaissance.
Selon vous, nous avons donc besoin du silence, précisément dans nos contextes fortement urbanisés et donc toujours sollicités par le bruit…
Assurément ! Si la question du burn out est tellement prégnante dans nos sociétés occidentales, c’est parce qu’on nous demande toujours de dépasser nos limites. Or c’est à travers nos limites qu’on peut développer quelque chose de fort et de stable. Et pour les connaître, le silence est indispensable. Une œuvre d’art, quand on la voit en construction, semble n’avoir ni queue ni tête. Mais lorsqu’elle est achevée, on en comprend la finalité. Pour que cette élaboration se fasse, il faut un espace de réflexivité, permettant de mettre du sens dans notre vie, la rendant davantage pensée et donc plus solide.
Par ailleurs, le silence, ou les temps de repos, de pause, nourrissent en fait les exigences même de nos milieux professionnels ! Il faut se déconnecter pour pouvoir se ressourcer et retourner au travail bon pied bon œil. C’est tellement vrai que dans certaines villes, pour permettre cet équilibre, on réfléchit à instaurer des zones calmes.
Est-ce que la « pénibilité » du silence que vous évoquez peut s’atténuer avec de l’entraînement ? Je pense par exemple aux religieux cloîtrés, qui le vivent presque tout le jour durant des années…
C’est vrai que dans un monastère tout est conçu pour favoriser le silence. Les bruits y sont atténués. Mais il ne faut pas idéaliser ces réalités. Au cours de mon travail, j’ai notamment interrogé un moine. Il me disait que c’est précisément durant le temps d’adoration, spécifiquement consacré au silence, où tout y prédispose, qu’il ressent soudain son mal de genou, ou son mal de dos : cela va éveiller des pensées appelant à rompe le silence. Ainsi, même des personnes entièrement dédiées à ce mode de vie, au point de devenir « professionnels du silence », si vous me permettez l’expression, doivent mener des combats pour ne pas être tentées de fuir le silence !
Cela dit, vous soulignez aussi que nous ne sommes pas tous égaux par rapport au silence… Que voulez-vous dire par là ?
Je l’entends sociologiquement. Prenez les générations qui ont précédé la nôtre : le silence y était pour ainsi dire institutionnalisé. Il était codifié. C’était une marque de respect, par exemple : face à l’instituteur, à l’institutrice, face au médecin, on se levait, on faisait silence. De même autour de la table familiale, les enfants n’avaient bien souvent pas droit au chapitre. Et ce n’était pas vécu comme une frustration, comme ça le serait aujourd’hui. Il y a donc une forme de socialisation du silence. Cette socialisation est aussi liée au contexte géographique : si vous vivez dans une région reculée, où le train passe toutes les trois heures et tout ce que l’on peut entendre est la sonnaille des vaches, vous ne ressentirez pas le silence de manière douloureuse. En revanche, si vous habitez une grande ville, vous n’aurez pas eu cette familiarité avec le silence : la circulation, le tram, la radio ou la télévision du voisin finiront par vous rendre insensibles au bruit. Mais quand il s’arrêtera, ce qui reste pourra effectivement faire peur ! Parce que le sentiment de vide que vous percevrez sollicitera des choses parfois pénibles. Le silence n’est donc pas universel, on n’y est pas universellement sensible ou insensible.
Vous parliez de silence institutionnalisé. C’est le cas aussi des « minutes de silence » qui sont respectées dans certains cadres officiels, de commémoration ou de drame. Qu’est-ce que ces moments expriment ?
Dans ces espaces-là, nos sociétés expriment leur volonté de reprendre pied ensemble dans l’existence, après un drame par exemple. L’expérience du silence vient forcément interroger nos limites, nos fragilités, nos vulnérabilités. Elle touche intrinsèquement la question de la mort. Que ce soit la mort symbolique ou la mort réelle. Ces moments de silence collectif ont été mis sur pied au départ après la Première Guerre mondiale pour honorer les innombrables personnes tuées dans ce conflit. C’est une forme de recueillement collectif. Quand on n’a plus de mots, on reste dans un espace de suspension qui nous plonge dans l’introspection. Ces minutes de silence créent un pont entre ce qui est entendable et ce qui ne l’est pas.
Mais il est intéressant de noter que trop de silence effraie, également dans ce contexte : à un moment donné, on respectait trois minutes de silence. C’était la norme par exemple en Afrique du Sud, où cette pratique s’est développée dès 1919. Mais elles ont ensuite été réduites à deux : c’était le maximum qui semblait politiquement supportable. Comme s’il y avait un silence qui fait du bien, qui nous fait rencontrer ce qui se passe dans l’intime, mais qu’il s’agit de ne pas lui laisser une place excessive : cela pourrait faire ressurgir des réalités refoulées, qu’on préfère ne pas convoquer. Cela pourrait devenir politiquement dangereux !






