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Don de rein
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80 % de voix pour le don de rein altruiste aux États généraux de la bioéthique

France
Contrairement à la Suisse, la France fait partie des rares pays qui interdisent le don de rein altruiste. La question d’un éventuel changement législatif a été discutée ce jeudi devant les États généraux de la bioéthique, à Paris.

80 % des panélistes réunis devant les États généraux de la bioéthique, ce jeudi à Paris, ont émis un avis favorable à l’autorisation du don de rein altruiste en France. En Suisse, ce type de don est autorisé depuis 2003 et, d’après nos informations, la première donneuse francophone était une religieuse vaudoise, opérée en 2021.

Organisme étatique consultatif créé en 1983 à la suite de la naissance du premier bébé français conçu par fécondation in vitro en 1982, les États généraux de la bioéthique ont lieu tous les quatre ans et consistent en un processus de consultation obligatoire avant une révision des lois de bioéthique. Le but est d’éclairer le législateur.

Rapport national en juin

Cette année, ils se dérouleront jusqu’en avril et les questions relatives aux dons d’organes font partie des sujets abordés. À quelles conditions peut-on accepter le prélèvement d’organes post-mortem ? Peut-on refuser de recevoir une greffe ? Quid de la gratuité à tout prix ? Faut-il autoriser les greffes réalisées à partir d’organes prélevés sur des animaux non humains ? Les délibérations déboucheront sur un rapport national en juin qui influencera la future révision législative, attendue au plus tard en 2028.

Ce jeudi 12 mars, il était donc question des donneurs de rein altruistes. Il s’agit de personnes qui décident spontanément de donner un rein au premier patient qui en a besoin ; ils ne connaissent pas leur receveur et ne le rencontreront normalement jamais. Autant dire que leur geste défie l’instinct de préservation. Juridiquement, le prélèvement d’un rein est en effet assimilé à une mutilation. Par ailleurs, depuis les travaux du pionnier de l’anthropologie française Marcel Mauss, on sait que le don appelle un contre-don, c’est-à-dire que donner est un moyen d’entrer en relation avec l’autre. Or, le don altruiste échappe à cette logique relationnelle, puisqu’il s’agit d’un acte désintéressé.

Un ou deux cas par année

Le fait est que les candidats ne se bousculent pas au portillon : un ou deux par année en Suisse. Dans les médias, les intéressés sont souvent présentés comme des héros ou des fous. Interrogé par téléphone, un transplanteur français confirme que ces donneurs passent parfois pour « des esprits dérangés ». C’est d’ailleurs pour cela qu’ils doivent se soumettre à une double expertise psychosociale et psychiatrique. Ce processus peut prendre des semaines, voire des mois. Il s’agit essentiellement de vérifier que le candidat est capable de discernement et qu’il a pris sa décision librement, de manière autonome et après mûre réflexion.

« À mon sens, dans un État démocrate comme le nôtre, l'État n'a pas vocation à interdire aux gens d'être altruistes, a plaidé Lionel Rostaing, chef de service de transplantation rénale au Centre hospitalier universitaire de Grenoble. Il me semble que c’est incompatible avec notre régime démocratique. L'État, bien sûr, doit protéger les gens contre certains risques inconsidérés qu'ils prendraient, mais toutes les procédures rigoureuses d'expertise psychologique et psychiatrique des candidats dans les pays qui autorisent les dons altruistes me semblent être la bonne solution ».

Protéger les gens

Concernant les arguments pour le maintien de l’interdiction du don de rein altruiste, les participants ont notamment retenu la nécessité de protéger les donneurs contre eux-mêmes – puisque le prélèvement d’un rein est une mutilation – et l’impossibilité de garantir l’anonymat. En effet, si un patient souffrant d’insuffisance rénale reçoit un rein le 30 mars à Paris, et apprend ensuite par hasard sur les réseaux sociaux qu’une autre personne a donné l’un de ses reins le 30 mars à Paris, le lien est facile à faire !

À noter qu’à l’heure actuelle, la plupart des pays autorisent le don de rein altruiste, mais en l’encadrant très strictement. C’est le cas de l’Australie, la Belgique, le Canada, l’Espagne, les États-Unis, Israël, les Pays Bas et la Suisse. Avec l’Allemagne, la France fait donc figure d’exception.

Portrait-robot des donneurs altruistes

Il y a quelque chose qui revient constamment dans les études consacrées aux donneurs de rein altruistes : ce sont des personnes qui se trouvent chanceuses et qui estiment avoir été comblées par la vie. On pourrait donc dire que le don de rein altruiste est le privilège des gens heureux.

D’autre part, la croyance en un Dieu d’amour revient parfois. Les croyances religieuses ne sont toutefois pas une règle générale. Ce qui est quasiment certain, c’est que les donneurs altruistes ont une vision de la vie qui ne les place pas au centre du monde, mais dans un grand tout, c’est-à-dire qu’ils reconnaissent l’existence d’un principe supérieur, sans qu’il soit toujours possible de dire si c’est une croyance spirituelle ; c’est quelque chose qui les amène à considérer qu’ils peuvent sacrifier un rein sans se perdre eux-mêmes. Ils sont plus que cet organe.

Enfin, bien souvent, les donneurs de rein altruistes ont fait du bénévolat ou donné quelque chose pour la communauté avant de donner un rein ; ainsi, on retrouve chez eux une forte proportion de donneurs de sang.

Point de vue du protestantisme

Une partie de la population est opposée au don d'organes pour des raisons religieuses. Il est vrai qu’on trouve des versets qui incitent à la réticence, comme « Ne sois pas trop bon, ni trop juste. Pourquoi te détruirais-tu toi-même ? (Eccl. 7:16) ou « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple de l'Esprit saint ? Vous ne vous appartenez pas » (1 Cor 6 :19). Au demeurant, le théologien et pasteur luthérien Dietrich Bonhoeffer soulignait que le « droit originel de la vie naturelle est la préservation du corps contre toute lésion intentionnelle ».

Pourtant, la position officielle de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) n’est pas si fermée. « Du point de vue réformé, le don d’organes peut être interprété comme une expression de solidarité et de responsabilité envers autrui, et donc considéré comme une forme de générosité », affirme Stephan Jütte, directeur communication de l’EERS. Il importe cependant que chacun décide librement de ce qui advient de son corps : « Conformément à la tradition biblique et chrétienne, aussi bien la décision de donner un organe que celle de ne pas donner peuvent exprimer le respect du corps comme don de Dieu. »

De manière plus générale, les Églises catholique, protestante et orthodoxe soutiennent le don de rein altruiste en le considérant comme un acte de charité, de fraternité et de don de soi qui s'inscrit dans la continuité de la foi et de l'amour du prochain.