
La position des protestants français sur la question trans provoque des remous jusqu’en Suisse
Intitulé « Les personnes transgenres : réflexions et recommandations protestantes sur les incongruences de genre », le document diffusé le 30 janvier par la Commission éthique et société de la Fédération protestante de France (FPF) serait le premier texte rédigé par une organisation religieuse sur ce sujet, selon Elio Jaillet, chargé des questions théologiques et éthiques au sein de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS).
Ce document serait peut-être passé inaperçu, sans une réaction de l’Antenne LGBTI Genève, bureau cantonal de l’Église protestante de Genève pour les questions LGBTIQ+. Une semaine après son communiqué du 24 février dénonçant des problèmes de fond et de forme, cinq associations françaises LGBTIQ+ ont suivi en publiant une lettre ouverte avec des critiques similaires. Enfin, le 4 mars, Elio Jaillet consacrait un article de blog à ce propos sur le site de l’EERS.
Pénis trop petit et absence de vagin
Mais que dit ce brûlot de 85 pages ? Présenté comme un outil de réflexion, il aborde la question de la transidentité sous différents angles – théologique, médical et éthique –, en détaillant amplement les aspects biologiques. Par exemple, on apprend que certaines personnes naissent avec un pénis visiblement trop petit, ou avec une absence de vagin, et qu’il existe un phénomène curieux appelé embryogenèse atypique, dans laquelle les organes sexuels se développent vers le phénotype féminin et le cerveau vers le phénotype masculin, ou vice versa.
On est également renseigné sur le prix d’une mastectomie (2 000 €) et celui d’une phalloplastie (35 000 €). Mais rien n’est expliqué sur la façon dont il convient de s’adresser aux personnes concernées quand on se sent embarrassé. Au contraire. Les auteurs utilisent des expressions qui font tiquer les communautés LGBTIQ+, comme « les femmes qui veulent devenir hommes » et « les hommes qui veulent devenir femmes ». Dans la réalité des principaux intéressés, une femme qui veut devenir homme n’a jamais été une femme ; c’est un individu qui a toujours été un homme, né en l’occurrence dans le mauvais corps.
Absence de positionnement clair
Surtout, le document révèle un certain nombre de désaccords chez les protestants. S’ils sont tous d’accord d’accompagner les personnes transgenres sur leur chemin, le but diverge. Pour certains protestants interrogés, ce chemin mène à l’affirmation de l’identité sexuelle ressentie depuis toujours, tandis que pour d’autres, il revient à accepter le sexe avec lequel la personne est née. Autre point de friction, certains sondés sont favorables à la transition chirurgicale, tandis que d’autres « estiment qu’elle dépasse les limites de la liberté humaine devant Dieu. »
Il en découle une sorte d’ambivalence : « Si le texte condamne clairement les thérapies de conversion, on peut se demander comment cette condamnation s’articule, lorsqu’on dit en même temps qu’une solution pourrait être d’accompagner la personne concernée vers l’acceptation du corps qu’elle a reçu à la naissance », relève Elio Jaillet. Par ailleurs, l’appel à l’accueil inconditionnel des personnes trans ne signifie pas qu’elles auraient la possibilité d’occuper des fonctions de direction, par exemple. En effet, le document ne se positionne pas sur les conditions d’accès au ministère, à l’engagement ou aux sacrements.
Enfin, selon les associations LGBTIQ+, le document s’appuie sur certaines sources obsolètes et contestées, comme la théorie sur la « dysphorie de genre à action rapide », expression qui fait référence à un désir de transition imputable à une contamination sociale ; ce concept est largement désapprouvé par les milieux scientifiques.
Un simple document de travail
Comment se situe l’Église Évangélique Réformée de Suisse (EERS) par rapport à ce document ? Contactée jeudi, elle affirme « ne pas disposer actuellement d’une position institutionnelle consolidée ». De son point de vue, ce texte est « un document d’orientation et de réflexion qui présente différentes perspectives protestantes ».
L’EERS précise que, conformément à sa Constitution, elle s’engage explicitement à veiller, dans toutes ses activités, à ce que personne ne soit discriminé. « Cette orientation fondamentale marque aussi la manière dont les Églises réformées abordent les questions de genre, d’identité et de formes de vie. Du point de vue réformé, il est essentiel que les personnes soient traitées avec respect et dignité, indépendamment de leur identité de genre », précise Stephan Jütte, directeur de la communication de l’EERS.
Qu’est-ce que la Fédération protestante de France ?
La FPF regroupe une diversité de courants protestants, notamment les Églises luthériennes, réformées, évangéliques, baptistes, pentecôtistes et adventistes. Elle est l’organe représentatif du protestantisme français auprès des pouvoirs publics. Elle a notamment pour fonction d’interpeller les autorités politiques par des démarches de plaidoyer sur des sujets de société. Alors que la famille luthéro-réformée était majoritaire par le passé, les rapports se sont récemment inversés au profit d’une plus grande part à la frange « évangélique ».



