
Une réalité qui se voit mieux de loin
Les Romandes et les Romands n’ont pas tous grandi avec la même culture et les mêmes traditions religieuses. La barrière confessionnelle les empêche-t-elle de sentir qu’ils appartiennent à une même identité? Evêque catholique romain d’une large partie de la Suisse romande (diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg), Charles Morerod constate que sur les questions de relation entre religion et société, chaque canton a ses particularismes et que l’on ne peut pas imaginer une identité catholique d’un côté ou protestante de l’autre.
«Dans le cadre de mon travail, j’ai pu constater, entre autres, que même si l’on compare les cantons de Genève et de Neuchâtel, qui ont en commun d’avoir un cadre légal posant une stricte séparation entre l’Église et l’État, celle-ci ne se pratique pas de manière identique», souligne l’évêque. Il donne en particulier l’exemple du financement des aumôneries. «Dans ce type de contexte, une phrase que je dis à un endroit n’a pas le même sens dans un autre. Mais c’est assez spécifique.» Charles Morerod s’interroge quand même sur une ferveur différente de ses fidèles dans des cantons de tradition protestante, L’évêque Charles Morerod et le pasteur Pierre-Philippe Blaser sont unanimes, les identités cantonales sont bien plus fortes que celles qui sont définies par les confessions. Il n’empêche que les Romands sont liés par un petit «je-ne-sais-quoi».
Une réalité qui se voit mieux de loin notamment lorsqu’il préside des réouvertures d’églises après des travaux. «Il arrive que l’on me dise, durant l’apéro qui suit la célébration: ‹ Vous savez, moi, l’église, en fait, je dois bien vous le dire, je n’y viens pas très souvent, mais qu’est-ce que je suis content qu’elle ait été restaurée! ›C’est quelque chose qui est lié à leur compréhension de ce qu’ils sont», relate-t-il.
Pas de quoi créer un schisme en Suisse romande: «En gros, on sent quelque chose de commun entre nous. Je pense que, dans l’ensemble, on s’entend plutôt bien», conclut avec philosophie l’évêque.
Des points communs évidents
Ce quelque chose en commun est aussi manifeste pour le pasteur Pierre-Philippe Blaser, membre du Conseil (exécutif) de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS). «Cela devient évident quand on se retrouve à l’extérieur entre Romands de cantons différents. Là, si tôt hors-les-murs de la Romandie donc, on se trouve instantanément des éléments culturels communs, des je-ne-sais-quoiqui nous unissent et nous donnent envie de nous retrouver. Cela apparaît dans la manière que nous avons de commenter par exemple une spécialité locale (‹ c’est pas si mal, mais… ›), ou dans le besoin d’échanger des observations sur ce qui se passe autour de nous. Cela peut se passer aussi, toujours hors des frontières romandes, par une évocation de son canton ou par le besoin de se distinguer (entre soi) des personnes qui nous entourent», constate-t-il.
Les éventuels clivages entre cantons ne sont pas dictés par des motifs confessionnels, selon lui. «Cela passe plutôt par de bêtes moqueries autour des vins produits. Mais face à la ‹ non romande›, qu’elle soit française, alémanique ou autre, l’identité romande prend le dessus», assure-t-il.
Une langue et des apéros
Charles Morerod pointe d’ailleurs que les identités confessionnelles sont encore moins fortes parmi les plus jeunes. En revanche, il regrette qu’en Suisse, nous connaissions si mal les réalités culturelles et sociales d’une région linguistique à l’autre. Mais alors, qu’est-ce qui nous lie? «Nous parlons effectivement la même langue», note-t-il. «Bien sûr, nous avons nos expressions locales, mais en fait, les Romands parlent tous français, comme les Français, voire mieux que certains d’entre eux. Les Suisses alémaniques parlent des dialectes différents. Je pense que cela les rapproche, de parler un dialecte plutôt que le hochdeutsch, mais cela reste des dialectes différents.» Quant à Pierre-Philippe Blaser, il réunit les Romands autour d’habitudes ou de plats. Il les énumère: «La manière de vivre la vie politique, la tresse, la façon de prendre un apéro (une même culture du vin), comment le travail est envisagé, les gares, la fondue, les sportifs et les artistes en vogue, les tabous sur les salaires, ou le Cénovis…»

