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«Les médiations culturelles sont la spécificité des aumôniers musulmans»

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Une étude du Centre suisse islam et société menée aux HUG révèle un paradoxe:les aumôniers musulmans travaillent de manière professionnelle tout en étant bénévoles
Un constat qui plaide pour une rapide évolution.

Ecouter des malades, répondre à des questions rituelles en contexte de soin, faciliter le dialogue avec les familles, faire le lien avec l’équipe médicale quand un traitement est mal vécu, prendre en charge les questions existentielles et théologiques… Au quotidien, les quatre aumôniers musulmans actifs aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) apaisent avec savoir-faire toutes sortes de situations critiques. Une mission complexe, selon l’étude du Centre suisse islam et société (CSIS), après six mois d’observation et une trentaine d’entretiens (lire l’encadré).

L’Aumônerie musulmane de Genève (AMG), active depuis près de vingt ans aux HUG, s’occupe de 50 à 60 personnes par mois, réunit des experts appréciés des équipes soignantes, des familles et des différentes communautés musulmanes genevoises. Celles-ci mandatent l’association, qui conserve cependant son indépendance.Un travail à ce jour pourtant bénévole,méconnu et sous-financé

En quoi les missions des aumôniers musulmans diffèrent-elles de celles de leurs collègues chrétiens?
MALLORY SCHNEUWLY PURDIE: Il est parfois difficile de distinguer ce qui relève du théologique et de l’interculturel dans le quotidien des aumôniers musulmans. Ils font le même travail que leurs pairs chrétiens – aider une famille à décider, par exemple, quand cesser les soins intensifs sur un patient en fin de vie. Et, en même temps, pas tout à fait: dans l’islam, l’idée que Dieu seul décide quand quelqu’un s’en va est ancrée. La population musulmane est à 35 % suisse, mais à 97 % d’origine étrangère. Sur certaines questions, la religion ne joue pas de rôle décisif. Mais parfois, notamment quand une famille à l’étranger est impliquée, entre celle-ci, l’avis du médecin, ses propres émotions, on peut être débordé. C’est dans ce cas que l’accompagnement de l’aumônier est crucial.
La spécificité des aumôniers musulmans, c’est ces médiations culturelles: intervenir pour expliquer le rôle d’un soin, qu’un médecin «n’abandonne pas» un malade, mais que toutes les solutions médicales sont épuisées, que des traitements ne contreviennent pas aux règles théologiques, etc

Ces aumôniers agissent en professionnels. Pourquoi et comment mieux légitimerleur travail?
Quand on arrive à cinquante, soixante, voire quatre-vingts heures de bénévolat par mois, on est face à une activité qui doitêtre prise en charge par une institution. Se posent aussi des questions de relève, de transmission de ce savoir-faire spécifique acquis sur vingt ans, qui a permis de construire la confiance avec l’hôpital, les communautés musulmanes, les familles.

Votre enquête souligne des responsabilités partagées de différents partenaires (hôpital public, aumôneries, communautés musulmanes). Faudrait-il envisager un financement tripartite?
Le financement constitue un enjeu majeur. Pour le moment, ces aumôniers ont même du mal à accepter les dons, mus par l’idée qu’aider est une obligation religieuse. Un plan de financement devrait réfléchir à un financement cantonal pour les prestations non cultuelles, mais aussi à une solution pour les prestations communautaires et privées.

Les aumôneries ont tendance à être déconfessionnalisées. L’aumônerie musulmanea-t-elle encore un sens?
La tendance est à ce que chaque aumônier puisse accompagner tout le monde. Mais notre étude montre que dans certaines situations, sans que cela soit toujours exprimé clairement par les équipes soignantes, le besoin d’une approche confessionnelle demeure. Dans le monde anglo-saxon, on différencie par exemple l’accompagnement au jour le jour, pris en charge par n’importe quel aumônier – sikh, anglican, catholiqueou bouddhiste –, et les besoins spécifiques (rituels) pour lesquels on appelle un spécialiste.

Quelles suites à cette étude?
Elle a permis de décrire une situation particulièrement avancée en matière d’institutionnalisation. Nous allons désormais réfléchir à ce qui fonctionne et est transférable dans d’autres contextes (prison, asile) où des aumôniers musulmans sont déjà présents. L’idée serait de créer un module d’intervision complémentaire au CAS en accompagnement spirituel musulman proposé par le CSIS et de construire un réseau d’experts pour répondre aux questions et demandes d’institutions sur le sujet.

La recherche
Faire de l’aumônerie musulmane un métier. Enquête de Mallory Schneuwly Purdie et Claire Robinson, CSIS Studies 14, octobre 2025, Fribourg. www.re.fo/metier.