
La réalité virtuelle pour raconter l’indicible syrien
«Cette exposition évoque les thèmes des violences physiques et psychologiques, la torture, la mort, la famine et la maladie. Elle peut être émotionnellement perturbante.» Le ton est donné dès l’entrée du mémorial Berlin-Hohenschönhausen. Dans une aile decette ancienne prison de la Stasi reconvertie en musée – une mise en abyme assumée–, Helge Heidemeyer, le directeur,défend son choix d’accueillir une exposition consacrée à la prison de Sednaya. Située à une trentaine de kilomètres au nord de Damas, elle était surnommée l’«abattoir humain». «La première fois que j’ai découvert la prison grâce au casque de réalité virtuelle, je me suis senti submergé d’émotions. En tant qu’être humain, j’ai été choqué de voir toute cette saleté et ces tas de vêtements par terre. Mais entant que directeur d’un mémorial, je me dis qu’on doit montrer ce genre d’endroits.
C’est aussi un peu notre histoire. D’anciens nazis se sont réfugiés en Syrie dans les années 1940. Ils ont partagé avec le régime leurs méthodes de torture et on sait qu’il y a eu des collaborations entre la police d’Allemagne de l’Est et Assad père.»
Ne pas choquer le public
Le sexagénaire à la silhouette élancée se tourne alors vers Amer Matar, l’instigateur de ce projet inédit. Le quadragénaire aux yeux souriants et à la barbe fournie cache bien son passé d’ancien détenu. Lui,le journaliste perçu comme une menace pendant la révolution syrienne, y a passé près de cinq mois. Réfugié en Allemagne avec sa famille, il se rue en Syrie à la chute du dictateur en décembre 2024. Des semaines durant, il filme les prisons du régime sous toutes leurs coutures, ouvrant la voie à cette expérience de réalité virtuelle.
Lui qui est retourné dans les différentes cellules dans lesquelles il a été enfermé dit prêter une grande attention à ne pas choquer le public: «Nous donnons à voir ces lieux de torture parce que nous formons le souhait que la Syrie ne renoue jamais avec ces pratiques. Plus jamais ça. Nous annonçons donc toujours par écrit les scènes que nous allons montrer. Nous faisons en sorte qu’il n’y ait pas de surprise, que le public soit toujours prévenu de ce qu’il va voir.» Helge Heidemeyer approuve cette méthodologie: «C’est forcément délicat comme approche parce qu’il faut trouver un équilibre entre montrer la réalité de ces lieux et ne pas heurter le public. On a donc fait le choix de donner à voir les prisons, mais pas les victimes. Vous ne verrez pas ici, par exemple, les centaines de photos des Syriens morts en prison.»
Le souvenir des morts
Au moins 30 000 personnes seraient décédées dans les geôles de la seule prison de Sednaya pendant les près de quatorze années de guerre qui ont ensanglanté le pays (2011-2024). C’est leur souvenir qui poursuit Amer Matar. Après Berlin, l’exposition devrait se déployer dans d’autres musées allemands. De quoi donner un peu d’espoir à l’ancien détenu qui lutte encore pour dissiper les fantômes du passé.«Chaque fois que je revois ces images, mes souvenirs de prison remontent à la surface.
J’en rêve encore la nuit.» Des cauchemars lancinants, mais aussi un rêve entêtant:celui de fonder un jour un musée de la dictature syrienne. À Damas, cette fois.
Côté pratique
«Sednaya, architecture de la répression et de la mort en Syrie». Jusqu’au27 septembre au mémorial Berlin-Hohenschönhausen. Les textes accompagnant l’exposition sont en arabe et en allemand. Les sous-titres des vidéos, en anglais.
Infos (en allemand et en anglais): www.re.fo/sednaya.



