
Vivre et partager sa foi quand l’autonomie décline
Mais à domicile, aucun dispositif n’existe. Une lacune identifiée par une étude.
Un projet pilote a également été lancé.
Religieux, spirituels non religieux, athées… Ces distinctions ne semblent plus pertinentes, dans votre étude?
PIERRE-YVES BRANDT: On ne maîtrise pas la manière dont les gens comprennent ces catégories, et ce qui compte, c’est la manière dont ils et elles se définissent. La socialisation religieuse des personnes de 80 ans et plus a de nombreux points communs: leur représentation du monde s’est construite dans le cadre d’une éducation commune, marquée par le christianisme. En fin de compte, on constate une fragilisation de la crédibilité des institutions religieuses historiques. Chez toutes les personnes interrogées, leur spiritualité ou religiosité est le résultat d’un parcours individuel.
L’étude offre une sorte de «prise de conscience»: les personnes nécessitant des soins à domicile ont aussi des questions et besoins spirituels! Etait-ce un impensé?
D’une certaine manière, oui. Les centres médico-sociaux évaluent régulièrement les besoins de leurs clients. Quand nous avons proposé d’intégrer les besoins spirituels dans l’évaluation, il y a d’abord eu une forte réticence. On nous disait: «Si des clients expriment des besoins, on n’a rien à leur offrir en réponse.» Par le passé, cette question ne se posait pas: les besoins spirituels étaient souvent pris en charge par des soignants eux-mêmes religieux, des diaconesses par exemple. Ensuite, on a délégué la question aux Églises sans vouloir en savoir plus. Lorsque la question de déclarer sa confession auprès de l’État n’a plus été une obligation, la transmission aux paroisses des noms des personnes hospitalisées ou sortant de l’hôpital a cessé. On a considéré que les besoins d’accompagnement spirituel étaient de l’ordre du privé, de la responsabilité individuelle.
À l’EMS, il existe des aumônier·ères. À la maison, tant que la personne est autonome, elle peut pourvoir à ses besoins spirituels. Cependant, le vieillissement à domicile, qui devient la norme, s’accompagne de perte d’autonomie et cette dimension n’y est pas considérée. De plus, il y a des différences cantonales. Si Genève ou Neuchâtel ne sont pas obligés d’intégrer la spiritualité dans les soins, sur Vaud, la situation est différente: la Constitution dit que tout le monde dispose d’une dimension spirituelle, et donc du droit d’être accompagné dans le cadre d’une prise en charge globale.
La recherche pointe l’importance de la proximité et de la qualité relationnelle de cet accompagnement?
Oui, ce à quoi cette étude m’a rendu attentif, c’est que les gens ne se confient pas à une foule d’interlocuteurs. On se livre à une personne parce qu’on sait qu’elle a envie de nous écouter, qu’elle ne va pas chercher à nous influencer. Comme chacun de nous, la personne âgée qui veut aborder des questions qui touchent à sa vie intérieure va élire comme confident quelqu’un en qui elle a confiance:médecin traitant, soignant ou aide à domicile. Or ces personnes ne sont pas forméesà l’accompagnement spirituel.
C’est l’enjeu du projet pilote que vous avez mis en place en 2024 pour trois ans…
L’objectif de ce projet est qu’une personne qui vieillit à domicile puisse bénéficier d’un interlocuteur particulier avec qui elle a envie ou besoin de parler de questions existentielles. L’enjeu est aussi de faire en sorte que cet accompagnement se poursuive sil ’écoutante ou l’écoutant change de poste.
Identifier les manques et cerner les enjeux
De Daniel, 77 ans, qui a «un peu regretté de ne pas avoir fait un catéchisme protestant» parce qu’il ne connaît «rien du tout à ce qui s’appelle une religion», à Marine, 91 ans,qui a toujours eu une relation avec Dieu grâce à l’éducation «peut-être un petit peu trop» religieuse de ses parents, tous les parcours se retrouvent dans la solide étude Vieillirà domicile dans le canton de Vaud (Academic Press, 2026). Menée par Pierre-Yves Brandt avec une équipe de chercheur·ses affilié·es à l’Institut de sciences sociales des religions (ISSR) de l’Université de Lausanne ainsi qu’à l’Institut des humanités en médecine(IHM) du CHUV, elle se divise en trois volets allant de 2019 à 2026. Cette étude s’assortit de recommandations, tirées d’une enquête sur les besoins religieux et spirituels en EMS, d’une autre sur l’existence de besoins et de manques pour les personnes vieillissant à domicile, et enfin d’un projet pilote lié à ces enjeux.



