
La pasteure suspendue dans les cantons de Neuchâtel et Vaud aurait fait au moins quatre victimes
La nouvelle est tombée le 8 avril : ce jour-là, l’Église réformée neuchâteloise (EREN) informe l’ensemble de ses employés de l’interdiction temporaire de travail concernant l’une de ses anciennes ministres, également suspendue par son employeur actuel, l’Église réformée du canton de Vaud (EERV).
La prévenue aurait fait quatre victimes, plus une cinquième qui aurait cherché à prendre contact avec le Sapec, selon la responsable de communication Gabriella Loser Friedli. Et tous ces cas présentent des similitudes : « Il y a une sorte de modus operandi. Tout d’abord, il s’agit de personnes qui sont dans une situation de vulnérabilité : elles font face à un problème de santé, au décès d’un proche ou à une séparation, par exemple, et se posent éventuellement des questions sur leur orientation sexuelle. La pasteure les prend en charge soit dans le cadre de son mandat pastoral, soit en tant que thérapeute et en tombe follement amoureuse. »
Double casquette
Le fait que l’accusée porte une double casquette de pasteure et de thérapeute serait un facteur aggravant du risque d’abus spirituel, car cela lui conférerait une position de supériorité morale plus marquée. Elle en aurait d’ailleurs abusé, en affirmant à certaines de ses victimes que c’était Dieu qui les avait placées sur son chemin. Elle le leur aurait même dit par écrit. « Ensuite, si les personnes ne réagissent pas comme elle le souhaite, ou si elles refusent ses avances, elle répand des méchancetés sur leur compte », poursuit Gabriella Loser-Friedli. Peut-on alors parler de contrainte sexuelle ? « Oui, dans certains cas, tout à fait. On dirait que le raisonnement de l’accusée est : si tu ne fais pas ce que je veux, tu vas payer. » En l’occurrence, les chefs d’inculpation retenus dans la plainte pénale qui a été déposée contre elle sont l’abus de détresse, le harcèlement et l’atteinte à l’honneur.
Dans le cas d’une affaire qui remonte à une quinzaine d’années, la victime présumée aurait rencontré la pasteure et thérapeute lors de l’enterrement d’un parent (lire second témoignage ci-dessous). L’accusée, qui officiait ce jour-là, lui aurait par la suite facturé un accompagnement, ce qui pose problème puisque ce travail est normalement gratuit lorsqu’il est effectué par un pasteur.
Un fait réprouvé
En principe, un thérapeute n’est pas censé avoir de relation intime avec l’un de ses clients; c’est un fait réprouvé autant par l’Association suisse des psychologues (ASP) que par la Fédération suisse des psychologues (FSP) (lire encadré). Le problème, selon Gabriella Loser-Friedli, est que l’accusée n’est membre d’aucune de ces deux corporations : elle n’est donc pas soumise à leur code de déontologie. Toutes proportions gardées, cette situation est semblable à celles d’un sportif amateur qui consomme des produits dopants. Il ne pourrait pas être convaincu de dopage ; on parle dans son cas d’un « abus de substance ».
Mais selon Clémentine Miéville, en charge de l’antenne de signalement de l’EREN, la prévenue peut tout de même être poursuivie, car elle est assujettie au code de déontologie de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS). « Cette charte explique toutes les mesures qui doivent être prises pour éviter une prise d’ascendant sur la personne accompagnée », dit-elle. « J'ai fait l'exercice de comparer le code de déontologie de l'EERS avec les actes reprochés à la pasteure. À mon sens, presque la totalité des mesures qui auraient dû être mises en place pour assurer la sécurité des personnes accompagnées ne l'ont pas été, ce qui a conduit à la situation actuelle. Les actes qu'elle a commis dans le cadre des thérapies peuvent lui être reprochés sur le plan de la déontologie pastorale, car elle se présentait sous la double fonction de pasteure et de thérapeute. »
L’accusée nie en bloc
Pourtant, de son côté, la présumée coupable nie tout en bloc, comme elle nous l’a fait savoir dans une interview publiée le 17 avril. « C’est normal, affirme Gabriella Loser Friedli. C'est un mécanisme de survie. Pour nous, le cas est très clair. Elle se défend en renversant la situation, c’est-à-dire qu’elle prétend que les victimes lui ont fait ce qu’elle leur a fait. Nous sommes souvent confrontés à ce profil de personnalité. Beaucoup de gens n’arrivent pas à croire à leur culpabilité, car ils les connaissent sous un autre jour. Ce sont souvent des personnes qui sont par ailleurs très douées et attirantes. Elles ont un côté noir qui est caché. »
Deux victimes sortent de leur silence
« Je ne vois rien de positif à témoigner », affirme d’emblée Noémie (prénom d’emprunt), qui avait tout d’abord refusé de nous parler. Si elle en a finalement décidé autrement, c’est pour exercer son droit de réponse suite à l’interview de la coupable présumée. « Au départ, je pensais que la situation pouvait s’apaiser d’elle-même avec le temps, dit-elle. Je voulais avancer dans ma vie. Mais la personne qui a abusé de moi a commencé à entreprendre une campagne de propos négatifs contre moi. Je m’en suis ouverte à ma chef et elle m’a dit que je devais en parler. Là encore, j’ai commencé par refuser. Mais ma supérieure m’a poussée à faire le pas en m’expliquant que je ne devais pas laisser le monopole de la parole à cette personne. Le problème est que cette dernière a continué à répandre des médisances sur mon compte pour me discréditer, y compris dans les médias. Au fil des mois la situation n’a fait qu’empirer et je ne sais pas ce qui peut l’arrêter. »
Dans le cas de Chloé (également un prénom d’emprunt), les faits remontent à une quinzaine d’années. « Si je témoigne aujourd’hui, c’est notamment parce que la personne concernée s’est exprimée publiquement dans les médias en se présentant elle-même comme une victime de la situation. Cela a été très difficile à lire pour moi au regard de ce que j’ai vécu. Jusqu’ici, plusieurs éléments m’ont empêchée de parler : la difficulté émotionnelle, ainsi que les actuelles procédures en cours. Il y a quinze ans, je n’avais pas la force de m’opposer à une personne occupant une fonction pastorale et représentant une figure d’autorité. J’ai préféré me taire plutôt que d’entrer dans un conflit que je pensais impossible à affronter. Mon souhait n’a jamais été de nuire ni d’alimenter une polémique, mais plutôt d’espérer une prise de conscience de cette personne. Le fait que d’autres situations aient ensuite été évoquées m’a conduite à considérer qu’il était important, aujourd’hui, d’apporter aussi ma parole. »
Relations intimes thérapeute patient : que dit l’éthique professionnelle ?
Gabriela Rüttimann, présidente de l’Association Suisse des Psychothérapeutes (ASP), relève qu’il peut arriver que des thérapeutes éprouvent des sentiments amoureux à l’égard de leurs patients. « Le code de déontologie de l’ASP impose alors l’interruption du suivi thérapeutique, souligne-t-elle. En effet, la relation thérapeutique étant, par essence, marquée par une asymétrie de pouvoir – le thérapeute occupant une position prévalente, le patient se trouvant dans une situation de vulnérabilité – l’émergence de sentiments amoureux est susceptible de porter atteinte à l’intégrité même du cadre thérapeutique. Dans cette perspective, toute relation intime demeure strictement proscrite pendant une période minimale de deux ans suivant la fin de la thérapie. »
Même son de cloche du côté de la Fédération des psychologues (FSP). David Indumi, spécialiste communication et politique professionnelle, explique : « Outre les lois nationales et cantonales, tous les membres de la FSP (psychologues et psychothérapeutes) sont soumis à un Code de déontologie. Conformément à ce code, il existe pour les membres de la FSP une interdiction des relations abusives. Cette interdiction reste en vigueur après la fin des psychothérapies, ainsi que dans le cadre du conseil et de l'accompagnement psychologiques (lorsqu’il existe une relation de dépendance comparable à celle qui prévaut en psychothérapie), pendant une durée adaptée au cas concret, mais d'au moins deux ans. »



