
Le silence, un allié ou un danger dans la construction de soi ?
« Lorsque le silence rime avec une rupture des liens sociaux, il peut mener à l’isolement. Il y a alors un risque de pathologies. C’est à prendre très au sérieux, particulièrement pendant l’enfance et l’adolescence qui sont les âges du développement », lâche Dante Trojan, pédopsychiatre et psychothérapeute pour enfants et adolescents aux HUG. La solitude subie peut en effet générer angoisses, dépression, baisse de l’estime de soi, surtout chez les personnes dites fragiles, qui n’ont pas les ressources personnelles pour s’en sortir seules.
Et la solitude des plus jeunes gagne du terrain. Près de 60% des 15 à 24 ans dit se sentir de « parfois à très souvent » seul, selon l’Enquête suisse sur la santé 2022 de l’Office fédéral de la statistique. Le rapport va plus loin. Il révèle que si le sentiment de solitude (très ou assez fréquent) progresse dans l’ensemble des tranches d’âges, il a plus que doublé pour cette tranche-là depuis 2017. Difficile ne pas être tenté d’attribuer cette augmentation à la pandémie de Covid-19 qui, entre temps, est passée par là.
La faute à la pandémie ?
« Au début, on était tous contents ! Yes, on n’a pas les cours les gars ! C’est les vacances ! », témoigne un jeune homme de 18 ans, dans une recherche sur le vécu du confinement chez des adolescents et des parents, parue dans Raisons de santé, éditée par Unisanté, en 2021. Mais le confinement ne souffle pas qu’un vent de liberté chez les scolaires. « En fait, si on ferme les écoles, et qu’on coupe les liens, je me retrouve seule et moi être seule, ce n’est pas quelque chose qui me va bien », exprime une fille de 15 ans, dans cette même étude. Parce qu’on ne va pas uniquement à l’école pour apprendre. « Le vécu du groupe et du partage qui s’y joue fait également partie de la construction de l’individu », précise Dante Trojan.
Alors, face à la distanciation sociale imposée par les confinements, on observe un recours accru aux écrans. « Je me sentais tellement seule que j’avais besoin de regarder des vidéos sur YouTube pour me rappeler qu’il y avait un monde à l’extérieur », raconte une fille de 17 ans. Ils deviennent surtout un moyen de maintenir les liens sociaux. « Il y a des jours où je passais ma journée entière sur mon téléphone à parler avec mes potes. Puis le soir, jusqu’à 3-4 heures du matin, on était encore ensemble », se souvient une fille de 18 ans.
L’idéal virtuel
Au-delà de la pandémie, les écrans et les réseaux sociaux favoriseraient-ils le sentiment de solitude de la jeune génération ?
Selon un article publié par l’association Minds, le sentiment de solitude peut être exacerbé par l’hyperconnectivité. « Les réseaux sociaux donnent l’illusion que tout le monde a une immense sphère d’ami.es et de connaissances et qu’il est souhaitable socialement de suivre cette tendance. Ceci fait peser une pression importante sur les jeunes qui essaient d’atteindre un standard impossible », y détaille l’association suisse qui lutte pour que la santé mentale soit un droit pour tout le monde.
Si l’intensité relationnelle ne vaut pas celle du lien vécu dans la réalité, il génère pourtant un sentiment d’appartenance à un groupe, à une communauté. Dante Trojan note aussi qu’« à l’illusion du lien s’ajoute une compagnie quand je n’ai rien d’autre ».
Sans minimiser les impacts de la pandémie et de la consommation des écrans sur le sentiment de solitude, ils ne sont de loin pas les seuls facteurs. L’adolescence est par définition une période de changements. « Non seulement le corps change, mais c’est une période durant laquelle se vit notamment la fin des études, l’arrivée dans le monde professionnel ou l’entrée dans la vie d’adulte. Ces changements s’accompagnent de nouveaux liens sociaux à construire. On peut se sentir un peu perdu et cela peut accentuer le sentiment de solitude », explique le psychothérapeute.
Le silence de sa chambre
Il n’empêche que nous sommes des êtres sociaux. Nous avons un besoin vital d’être en lien avec l’autre et notamment nos pairs pour nous développer et forger notre identité. Pour autant, le vécu en groupe n’exclut pas le besoin du vécu seul. C’est la différence entre la solitude subie et le silence choisi. Dante Trojan l’avoue sans détour, dans sa pratique, il n’observe pas de jeunes en recherche active de silence. On est loin de l’engouement des contemporains plus âgés pour les retraites silencieuses.
Et pourtant, « si le silence revient à baisser le bruit extérieur et constant pour retrouver une musicalité qui aide à être en lien avec soi-même et avec l’autre, cette recherche existe chez les jeunes », constate le psychothérapeute. Elle n’est pas toujours consciente. Le silence devient alors la possibilité de se retrouver et de se rapprocher d’un système de communication proche de ses besoins.
Pour le psychothérapeute aux HUG, le silence peut être la recherche d’une autre forme de compagnie. « A l’adolescence, j’ai besoin de partager ce que je vis avec le groupe, qui je suis en dépend. En même temps, ce vécu a aussi besoin de se vivre seul dans sa chambre », illustre-t-il. Un besoin qui a pu aussi s’exprimer pendant le confinement. « J’ai pris conscience du stress du quotidien et que je ne me pose pas assez », confie une fille de 19 ans dans l’étude éditée par Unisanté. La solitude peut alors permettre d’être différemment présent avec soi-même. « Tout à coup, de se retrouver à faire des balades de trois heures dans la forêt, je me sentais un peu plus calme, je me sentais assez libre en fait, parce que je peux faire tout ce que je veux et ça me fait du bien », ajoute une fille de 18 ans.
La solitude doit rester un mouvement, selon Dante Trojan. « A l’image de l’enfant qui peut jouer seul tranquillement, car il sait que l’autre, le parent est à côté, sans qu’il soit nécessaire de jouer avec lui. Savoir qu’il est présent donne une sécurité interne et externe à l’enfant. »
Le principe vaut aussi à l’adolescence qui oscille, plus que d’autres périodes de la vie, entre un sentiment d’abandon et d’intrusion perpétuel. « Il est essentiel que les proches, les parents maintiennent une présence. Discrète parfois, mais une présence attentive », conseille le psychothérapeute. Et d’ajouter que si « la solitude peut faire naître une liberté et une créativité, l’isolement génère de la souffrance. Il faut alors demander de l’aide pour que cette liberté puisse être restituée. »






