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À Mossoul, les églises de l’espérance

Apolline Convain
26 mars 2026
Reportage
Dans la ville devenue la capitale irakienne de l’État islamique entre 2014 et 2017, la rénovation des églises raconte l’engagement et la foi inébranlables de certains chrétiens revenus sur place.

Les torchères s’égrènent le long de la route qui file en ligne infiniment droite sur la plaine de Ninive. Leurs flammes indiquent au loin la présence de puits de pétrole qui emplissent l’air d’une odeur fétide. Au nord surgit Mossoul, dont les ponts étirent leurs structures métalliques pour enjamber le Tigre. Depuis ses rives intemporelles, on aperçoit la vieille ville, tristement cabossée par les neuf mois de bataille qui ont permis aux forces irakiennes de chasser l’État islamique des lieux en 2017. Au milieu de cet océan de briques flottent les cloches d’Al-Tahira la chaldéenne. Elles résonnent dans le ciel voilé avec deux minutes d’avance. 

Comme si, après tant d’années, Taraq, le gardien de l’église, était chaque heure trop impatient de les entendre chanter après onze ans de mutisme.

L’homme au sourire couronné d’une fine moustache a été désigné gardien des lieux en décembre dernier, deux mois après l’inauguration de l’église. Sous la pluie, il observe le couple qui, dans la chapelle attenante à l’église, se recueille devant une statue de la Vierge Marie fabriquée à Lourdes. «Marie est apparue dans ces lieux lors de l’invasion perse et a donné la force aux Mossouliotes de les repousser, détaille Saad Ahman, le regard soutenu par un trait de khôl. Je suis musulman, mais j’aime visiter tous les lieux de culte. C’est important qu’ils soient rénovés pour que nous puissions y prier». L’église d’Al-Tahira a, comme 60% du bâti de Mossoul, été détruite il y a une décennie. 

En 2014, les djihadistes de l’État islamique, devenus maîtres de la deuxième ville d’Irak, y mettent le feu. Ils explosent à coups de massue ses sculptures et ses arches, avant que les bombardements de la coalition internationale ne soufflent son dôme.

Un appel à revenir
Al-Tahira a retrouvé sa splendeur à la faveur d’un chantier de 1,2 million de dollars (environ 945 000 francs suisses, NDLR), financé par l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine (Aliph), fondation créée à Genève en 2017 pour sauver le patrimoine en péril dans les zones de guerre, en coopération avec l’Œuvre d’Orient, le Conseil d'État des antiquités et du patrimoine irakien (SBAH) et l'archevêque chaldéen de Mossoul. Le chœur accueille désormais un nouvel autel posé sur des bases récupérées de la pièce d’origine endommagée. Un tabernacle rouge et bleu offert par l’orfèvre genevois François Reusse y trône dans une atmosphère ouatée, qui colore l’édifice épuré de toute couleur vive (lire les détails de l’objet sur le site de cath.ch, NDLR). 

Les travaux de réhabilitation, supervisés par une équipe française, ont été réalisés par des Irakiens. Fadi Mazen Shamon a rejoint le projet en janvier 2025, après avoir été formé sur le tas par les ingénieurs venus de l’Hexagone. Âgé de 27 ans, il n’en avait que 13 lorsqu’il a été contraint, avec sa famille, à quitter Mossoul en raison de l’arrivée des djihadistes. Ces derniers posent à l’époque un ultimatum aux baptisés, sommés de se convertir, de payer le jizya – l’impôt obligatoire – et de prendre les armes, ou de fuir.

Un puzzle à reconstituer
La ville se vide. Une soixantaine de familles chrétiennes se sont réinstallées à Mossoul aujourd’hui. «Nous sommes revenus car mon père devait se faire opérer après une crise cardiaque, raconte Fadi Mazen Shamon. C’est ma ville et je souhaitais aussi trouver un travail et y vivre.» Problème, en 2019, l’économie est exsangue et la famille ne bénéficie d’aucune aide. La maison qu’on leur prête est située à deux pas de l’église Saint-Thomas, ce qui permet à Fadi d’être embauché comme ouvrier pour la rénovation de cet édifice, puis sur le chantier d’Al-Tahira. «Les Français ont eu besoin d’un tailleur de pierre. J’ai travaillé avec eux et j’ai appris les rudiments du métier», se souvient le jeune homme, vêtu d’un sweat jaune qui lui procure une allure d’adolescent. 

Ce travail d’abord alimentaire fait naître en lui une véritable vocation. Sur son smartphone, il montre une photo d’une niche dont la moitié des sculptures en albâtre a été endommagée. «Quand on est arrivés, c’était un puzzle à reconstituer», explique-t-il avec une fierté retenue qui chasse sa timidité première. «C’est difficile car nous nous sentons seuls. Le pays est dans un état critique et la situation est instable. Ma foi me pousse à continuer. Ces églises font partie de notre patrimoine. Une fois rouvertes, elles appellent les chrétiens d’Irak à revenir. Mon travail est un symbole d’espoir», se réjouit celui qui espère désormais intégrer le Département des antiquités d’Irak pour continuer à participer à la rénovation de sa ville millénaire.

Contraintes économiques
À un kilomètre de là, l’église catholique Saint-Thomas a également été inaugurée en octobre dernier, après avoir été rénovée avec le soutien de l’Œuvre d’Orient. Tout autour s’égrènent dans les ruelles les maisons encore en ruine. Le curé des lieux, le père Pios, considère la renaissance des édifices religieux comme une étape essentielle au retour des chrétiens. «Le traumatisme de Daech a été particulièrement fort pour eux, car les djihadistes de l’État islamique ont effacé leur histoire en détruisant farouchement toute trace de leur présence», tance le prêtre, âgé de 86 ans. À partir de 2004, avant même l’arrivée de l’État islamique, les chrétiens d’Irak ont été la cible de nombreuses attaques perpétrées notamment par al-Qaïda. Le religieux abonde: «Et puis, ils peuvent difficilement oublier le fait que leurs propres voisins les ont volés. Ils craignent désormais la population musulmane». 

Pendant que son église était en rénovation, il a commencé à y célébrer une messe une fois par mois, faisant revenir à Mossoul le temps d’une journée les chrétiens exilés plus au nord, au Kurdistan. «Ils voient ainsi que la situation s’est stabilisée, ce qui est une première étape. Je veux encourager les gens à regarder loin, car Mossoul est une ville pleine de richesses, qui a un grand avenir», prophétise-t-il.

Reconstruction et opportunités
Malgré ces initiatives, de nombreux chrétiens installés à l’étranger ou au Kurdistan hésitent à revenir à Mossoul en raison de la situation économique, du taux de chômage et du coût de la vie élevé. Mais certains voient dans cette situation une raison de reconstruire leur ville à leur manière. «J’ai voulu revenir à Mossoul car il y a de nombreux projets de reconstruction et d’opportunités professionnelles dans ce domaine», explique Anas Daddizas, son regard couleur d’automne vissé au sol du magasin qu’il dirige sur la rive est de Mossoul. Les néons à la lumière vive de sa boutique détonnent avec la palette monochrome qui colore la ville. 

En octobre 2023, le trentenaire a ouvert la succursale d’une entreprise de peinture saoudienne. Afin de démarrer son activité, il a bénéficié du soutien financier de l’organisation Fraternité en Irak, qui offre des prêts à taux zéro aux minorités de la plaine de Ninive afin d’en relancer l’économie. Il évacue toute question sur la présence de l’État islamique, qui l’a poussé à fuir au Kurdistan, puis à Kirkouk et en Jordanie. De nombreux membres de sa famille vivent à l’étranger, dont son frère, installé aux États-Unis. «Tout le monde me dit que je suis fou. C’est vrai que c’est un risque et que je pourrais tomber. Mais ça a du sens car c’est l’endroit d’où je viens», sourit-il, comme pour justifier un choix qui incarne l’espérance dans une Mossoul qui renaît peu à peu de ses cendres.