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©Krikor Aynilian
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Ogarit Younan, fondatrice de l'université́ AUNOHR.
©Krikor Aynilian

A Beyrouth, le pari d’une université de la «non-violence»

Amira Souilem
26 mars 2026
BEYROUTH
Alors que le Liban subit de plein fouets les affrontements entre l’armée israélienne et la milice chiite du Hezbollah, la voix d’Ogarit Younan, sociologue libanaise qui prône la «résistance intelligente à l’oppression» et a fondé une université, tranche.

«La lutte, oui. La violence, non». Fluette et discrète, Ogarit Younan, chevelure d’argent déployée sur les épaules, martèle son message. Devant son café turc, en cette grise matinée beyrouthine de février, cette fille de militaire, échaudée par les conflits confessionnels qui déchirent son pays, revient sur son parcours. «Au début, quand on parlait de non-violence, on se moquait systématiquement de nous. Pour qu’il s’enracine, ce concept doit être accompagné d’actions concrètes sur le terrain. Il faut que les gens voient que cela paie. Sinon, cela reste théorique». Issue d’une famille chrétienne, la sociologue s’est convertie aux concepts du Mahatma Gandhi dans sa prime jeunesse. Epaulée par l’économiste Walid Slaïby, qu’elle a rencontré dans l’effervescence de sa vie d’étudiante – et qui deviendra son mari –, elle s’est dévouée corps et âme à cette cause au plus fort de la guerre civile libanaise (1975-1990). 

Toute de noir vêtue, celle qui porte encore le deuil de l’amour de sa vie, décédé en 2023, esquisse un doux sourire nostalgique quand elle se remémore les actions qu’ils ont menées. Elle cite, par exemple, ce groupement d’ouvriers d’une manufacture de tapis en conflit avec leur employeur qui les sous-payait, sous prétexte de la guerre. Alors que le dirigeant perd son père, le couple fusionnel Younan-Slaïby souffle aux travailleurs l’idée d’organiser une messe en sa mémoire à l’entrée de l’usine. Le patron n’a pas d’autre choix que d’y assister à leurs côtés. Lui qui refusait de les recevoir jusqu’ici finit par enclencher la discussion avec ses employés qui obtiennent satisfaction. Menacés avec son compagnon de vie et de lutte par des milices et des employeurs qui voyaient d’un mauvais œil leur hyperactivité sur le terrain, Ogarit Younan dit n’avoir jamais flanché. «Il faut être fort. J’ai dit fort, pas violent.»

Etudiants et ambassadeurs
Parmi les grandes victoires du couple, le travail de lobbying patient qui mènera, en 2004, à un moratoire sur la peine de mort au Liban. Auréolé de décennies d’actions de terrain, le duo – lauréat des Prix Chirac et Gandhi – fonde en 2015 AUNOHR, l’université dite de la non-violence. Syrie, Irak, Jordanie, Egypte, les étudiants viennent de toute la région pour suivre des cours centrés sur les droits de l’homme, la philosophie ou encore les techniques de communication non violente. 

L’établissement propose un master reconnu par le Ministère de l’Enseignement supérieur libanais. Un sésame pour commencer à nouer des relations à l’international. Parmi les partenariats dont Ogarit Younan est fière, ceux signés avec les universités de Birzeit, en Cisjordanie occupée, et de Bordeaux-Montaigne. Une petite prouesse quand on sait que l’université est dépendante des dons d’un réseau de mécènes. Malgré les différentes crises qui ont secoué le Liban, l’établissement a jusque-là tenu bon et entend faire de chaque étudiant un ambassadeur.

Un sourire aux lèvres, Ogarit Younan cite le cas de ce cheikh palestinien de Naplouse, ancien combattant dans un groupe armé, venu se former chez eux. «Il a tellement adhéré au concept de non-violence qu’il a envoyé sa fille étudier chez nous quelques années plus tard. C’est devenu un ami.» À la question de savoir comment la non-violence peut être exercée dans des terrains extrêmes, comme en Palestine occupée, Ogarit Younan préfère répondre par une autre question: «Vous me demandez ce que la non-violence peut apporter aux Palestiniens. Je préfère vous demander ce que la violence leur a apporté. Rien! 

La non-violence ce n’est pas de la passivité. Je suis pour la lutte, pour la résistance à l’oppression, mais pas n’importe comment. La violence entraîne la violence. C’est ce cycle qu’il faut briser.»En raison des bombardements actuels qui touchent la capitale, la fondatrice de l’université s’est temporairement mise à l’abri hors de Beyrouth. Les cours devaient reprendre après les vacances, le 24 mars prochain, mais pour le moment, tout reste suspendu.