
«Le parler romand est très tolérant à la variété et au changement»

Mathieu Avanzi, linguiste au Centred’étude de dialectologie et du français régional de Neuchâtel.
Peut-on dire que la Suisse romande estune unité linguistique?
MATHIEU AVANZI: Oui, car la langue des cantons est le français. Cela a été légiféré, institutionnalisé au niveau de la Confédération. Mais du point de vue de l’Histoire, les ancêtres de ce français, qui apparaissent autour du IVe ou du Ve siècle, ne sont pas les mêmes. Le français jurassien est de source oïlique (du nom des langues parlées dans ce qui correspond aujourd’hui à la moitié nord de la France). Dans le reste de la Romandie, on parlait la langue d’oc et un ensemble de dialectes franco-provençaux qui se retrouvent de Lyon à la vallée d’Aoste.
Cela ne veut pas dire non plus que ces dialectes étaient unifiés: quelqu’un venant d’Evolène ne comprenait pas un habitant de Sion car leurs patois étaient différents. Ces différences ne sont cependant pas aussi profondes que celles entre le français et le suisse allemand.
Comment définir le français de Suisse romande?
Il y a le français fabriqué à Paris et intégré dans les dictionnaires, puis nombre de colorations locales se construisent, qui font parfois fi des frontières. Mais le fait d’avoir une frontière joue malgré tout puisque le parler romand comporte toute une série de mots pour désigner des réalités propres à ce territoire que l’on ne retrouve pas ailleurs, liés par exemple à la politique, à l’éducation (la maturité) ou à la culture (un carac), qui participent d’une identité commune.
Ces termes sont parfois des calques issus de l’allemand (tenir les pouces), des termes anciens qui ne s’utilisent plus à Paris (costume de bain) ou des néologismes comme le verbe «twinter».
L’identité romande se construit donc en creux, en négatif, par rapport à la France, à la langue allemande, au carrefour entre l’ancien et le récent, à des emprunts,des créations locales…C’est assez particulier.
Dans les études menées, on observe une certaine fierté d’appartenir à cette minorité, la volonté de ne pas changer d’accent, etc
Mais aussi un sentiment d’insécurité linguistique, le fait de se corriger quand on s’adresse à un Français de France.
On pourrait aussi dire que le parler romand est assez ouvert…?
Oui, la Suisse romande se trouve au carrefour de la France, de l’Italie et de la Suisse allemande. De Genève à Vevey, on a beaucoup d’institutions multinationales qui entraînent une grande place de l’anglais, et aussi beaucoup d’immigration portugaise et italienne.
Le français emprunte peu aux langues autochtones romanes (espagnol, portugais),mais le parler romand a une vraie ouverture au changement, une grande tolérance à la variation. Dire «septante» à Paris va entraîner une incompréhension alors qu’un Suisse romand ne fera pas une remarque négative pour un phénomène de variation linguistique.
Le fait que tout le monde ne soit pas pareil ne pose pas de problème, il y a comme une absence de rigidité. C’est aussi dû à l’absence de normes, d’académie.
Quelles évolutions peut-on observer?
A Genève, l’immigration française est si forte que le français genevois change de visage: «dîner», «souper», «déjeuner» y ont souvent le même sens que dans l’Hexagone, là où dans le reste de la Suisse romande ces mots s’utilisent autrement. Certaines particularités se maintiennent au contraire par l’utilisation du patois, mais à contre-escient.
Par exemple, de jeunes Valaisans utilisent l’expression «je vais outre en bas», pour dire «je descends». Dans les évolutions récentes, on constate un attachement aux racines. Aujourd’hui, j’observe des jeunes afficher des expressions locales sur la coque de leur smartphone, là où il y a vingt ans cela aurait été humiliant. On constate également cette évolution-là en France. Des expressions issues des chansons de Jul oud’Aya Nakamura gagnent aussi l’expression publique.
Pour aller plus loin
• La Suisse romande existe-t-elle? RTS, Infrarouge du 15 juin 2022.
• «Les jeunes de Suisse romande face à leurs langues», rapport final parle prof. Pascal Singy, UNIL, dans le cadre du programme national de recherche 2005-2010 «Diversité des langues et compétences linguistiques en Suisse».

