
Des valeurs communes sous-estimées
Existe-t-il une identité romande?
Christophe Büchi

Journaliste et politologue. Il a été pendant quinze ans correspondant romand de la Neue Zürcher Zeitung.
CHRISTOPHE BÜCHI Je dirais oui. Mais quelle est-elle ? Ce qui définit un Romand ou une Romande, c’est d’abord d’être un·e Suisse d’expression française. Cela dit, on trouve toutes sortes de différences régionales ou cantonales, même si l’on peut se demander si elles sont encore aussi importantes qu’il y a vingt ou trente ans et si elles le seront encore dans cinquante ans.
Un autre élément marquant de l’identité romande est le fait d’être minoritaire: politiquement dans le pays, culturellement dans la francophonie. L’identité romande est en partie une identité «a contrario»: je ne suis pas français, je ne suis pas suisse allemand.
Je crois que l’on sous-estime généralement un fait important, à savoir que les Romands aussi sont trempés de ce que l’on appelle les «valeurs suisses» – telles que la culture du consensus ou l’attachement au principe de subsidiarité, c’est-à-dire cette idée que les choses doivent être réglées d’abord à l’échelon local.
Le fait que l’on sous-estime cela est vrai en Suisse romande mais aussi en Suisse alémanique, où l’on a parfois tendance à considérer la population romande comme des Français suisses.
Le terme de «Romandie» s’est imposé durant la Première Guerre mondiale.
Il existait déjà avant, formé sur le même modèle que «Normandie» ou «Wallonie», mais il est vrai que la Première Guerre a été une période durant laquelle un grave fossé des langues est apparu en Suisse. En Suisse romande, on a pris position pour la Triple Entente (France, Royaume-Uni, Russie) alors qu’une partie de la Suisse alémanique sympathisait avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. En disant «Romandie», on affirmait alors une opposition forte à la Suisse alémanique.
Mais en même temps, il y avait cette volonté d’affirmer que cette entité ne faisait pas partie de la France. L’une des choses qui distinguent le plus la Suisse romande de la France est l’importance de la tradition protestante, par rapport à un pays tellement marqué par le catholicisme.
Est-ce que dire cela n’exclut pas les cantons catholiques?
La Suisse romande, historiquement, était imprégnée d’esprit protestant. Les cantons de Genève, Neuchâtel et Vaud étaient aussi marqués par le radicalisme. Mais je pense que, et je le dis en tant que catholique, le catholicisme suisse est pas mal trempé de valeurs dites protestantes, que l’on considère comme typiquement suisses: le sens du devoir, la précision, l’engagement dans le travail, une certaine méfiance par rapport aux beaux parleurs… Ces choses-là sont, je pense, liées au protestantisme.
Aujourd’hui, le mot «romand» n’est plus un marqueur d’opposition.
Effectivement. L’utilisation de ce terme, qui exprime une identité commune, date de l’entre-deux-guerres. À partir des années 1920, il commence à y avoir des médias romands. Très longtemps, les médias étaient structurés de façon cantonale, voire même locale. Et puis, à cette époque apparaissent les premiers illustrés, la radio et ensuite, dans les années 1950, la télévision. Ces médias réunissent les cantons romands autour d’une même antenne.
A partir du moment où l’on commence à lire les mêmes journaux et, surtout, à écouter la même radio, et plus tard à regarder la même télévision, tout à coup un sentiment, une sorte d’œcuménisme romand, commence à apparaître. Le terme prend alors une autre connotation.
L’Orchestre de la Suisse romande (1918) et le Tour de Romandie cycliste (1947) datent de ces décennies et ont participé à ancrer cette expression.
Être minoritaire facilite-t-il l’acceptation de la diversité?
L’ouverture à la diversité est très importante, mais je crois que ce n’est pas un marqueur uniquement romand, mais suisse. Les diversités confessionnelles et linguistiques ont marqué la Suisse. La diversité fait partie des éléments qui lient ce pays, avec le fédéralisme et l’idée de la subsidiarité.
Pour prendre un exemple très simple: en 1848, tout de suite après la fondation de l’État fédéral, le premier Conseil fédéral élu comprenait cinq Alémaniques, un Romand et un Tessinois. Rien ne l’imposait dans la Constitution, mais cette idée de proportionnalité est fortement ancrée dans la culture politique suisse.
Les nouveaux médias peuvent-ils mettre à mal l’identité romande?
Je me méfie un peu du terme «identité», car je crains les dérives identitaires. L’identité suisse est justement multiple, basée sur la diversité. Mais effectivement, avec l’internationalisation des médias, on peut se demander ce qui demain va tenir ce pays ensemble. Bien que je sois préoccupé, je pense quand même qu’il y a plus de ciment qu’on ne le pense. L’amour des paysages, une certaine vision de l’écologie ou du vivre-ensemble et bien entendu l’attachement à la prospérité du pays. À une époque où il y a une certaine brutalité dans les relations internationales, les Suisses sont plus attachés que jamais au côté bon enfant de leur politique.

