
L’aumônière suisse des Jeux Olympiques
Sandrine Ray a connu trois Jeux olympiques d’hiver, à chaque fois dans un rôle différent. La première en tant que joueuse en 2006, à Turin. La seconde en 2014, à Sotchi, en qualité de consultante engagée par le CIO. La dernière en 2016 à Rio, comme aumônière accréditée aux Jeux paralympiques. Et c’est de nouveau dans ce rôle qu’elle soutient les athlètes des sports de glace durant cette édition 2026 des Jeux Olympiques d’hiver.
Quel est le genre de situations que vous rencontrez le plus souvent ?
J’ai l’impression que c’est un peu différent à chaque édition. Mon rôle est d’être à la disposition des athlètes qui ont des soucis, des difficultés, des besoins. Ce sont principalement des personnes avec qui je suis déjà en lien, mais aussi des sportifs que je rencontre sur place. Leurs besoins sont variés. Cela peut être une demande de soutien dans la prière, s’il s’agit d’athlètes croyants, ou une envie de partager quelque chose, pour les non-croyants.
Comment expliquez-vous que des non-croyants fassent appel à une aumônière ?
Je crois qu’ils ressentent un besoin de sens, de clarification. On se tourne souvent vers l’aumônier après un décès ou une blessure grave. Dans ces situations, avec qui l’athlète peut-il parler ? Récemment, un psychologue du sport m'a dit que ce serait à un aumônier que les clubs devraient s’adresser pour gérer ce genre de problèmes.
Est-ce que vous voulez dire que la foi prend tout son sens précisément quand on fait face à une situation où l’on ressent une grande impuissance ?
Quand il s’agit d’expliquer le travail de l’aumônier, on utilise souvent l’acronyme STIV, pour sens, transcendance, identité et valeurs. Ce sont ces situations où les choses sont hors de votre contrôle, où vous avez affaire à quelque chose qui vous dépasse.
Et pour les croyants ?
La question qui revient souvent, c’est de savoir comment concilier la foi avec le sport de haut niveau. Ils évoluent dans un monde qui prône des valeurs en apparente contradiction avec celles de la foi chrétienne. La notion de performance est centrale, alors qu’avec la foi, c’est la grâce qui prime. Dans le sport, tout se mérite. Même si vous gagnez une médaille, ce n'est jamais acquis. Dans la foi, c'est l'inverse : on reçoit sans rien démontrer, on est aimé alors qu'on est encore pêcheur. Une fois qu'on a reçu Dieu, on est des enfants de Dieu, peu importe ce qui se passe ou ce qu'on fait.
Le fait d'être soi-même une athlète, c’est quelque chose qui aide ?
Oui et non. D’un côté, c’est aidant, parce qu'on comprend mieux ce que la personne vit ou explique. C'est souvent ce qu'on a vécu soi-même. En tout cas, on connaît la réalité de la vie du sportif de haut niveau. Un autre avantage, c'est qu'on se reconnaît entre nous : on parle la même langue, on a la même culture. La confiance vient plus rapidement. D’un autre côté, on a peut-être un peu moins de fraîcheur dans les questions. On reste beaucoup dans le sport…
Les gens que vous accompagnez vous font un feedback ?
Parfois, oui. Mais cela peut venir longtemps après. Un jour, j’ai parlé très brièvement avec une athlète avant son entraînement. Presque une année plus tard, elle m'a envoyé un message vocal pour me dire à quel point cet instant avait changé sa saison, sa situation.
Cette année, vous êtes aumônière indépendante…
Oui. Ce n'était pas le cas des Jeux précédents. Aux Jeux paralympiques de Rio, j'étais accréditée comme aumônière, ce qui n’est pas le cas ici. Je suis envoyée par l’organisation chrétienne Athletes in Action. Contrairement aux Jeux de Paris en 2024, l’aumônerie chrétienne de Milan-Cortina ne se trouve pas au sein du village olympique ; les organisateurs ont simplement misé sur des chambres de prière pour les athlètes. À Sotchi, c'était un peu la même chose ; il n'y avait pas d’aumônerie officielle dans le village, mais des chambres religieuses mises à disposition des athlètes, sans représentant religieux.
Comment les athlètes font-ils alors pour vous trouver ?
Mon numéro est mis à leur disposition et je peux les rencontrer là où ils le souhaitent, dans le village olympique ou dans un café. En fait, cela fonctionne beaucoup par bouche-à-oreille.
Comment en êtes-vous arrivée à devenir aumônière ?
À l’âge de 17 ans, j'ai fait une rencontre avec Dieu. C’était pendant le tournoi de qualification pour les Jeux de 2002, à Salt Lake City. Lors du dernier match, nous avons loupé la qualif pour un but. Je suis sortie de la patinoire effondrée, désespérée ; c'est comme si j'avais tout perdu. Je suis allée courir et j’ai appelé Dieu. À cet instant-là, j’ai été remplie de sa paix et de son amour. Quatre ans plus tard, j’avais presque oublié que les Jeux olympiques existaient. J’avais reçu la vie éternelle à la place, c'était un bon deal. Mais nous avons eu une deuxième chance de nous qualifier et nous avons marqué le but de la victoire à quelques secondes de la fin du match de qualification. C’est pendant les Jeux de Turin que j'ai rencontré des aumôniers, avec qui j’ai pu prier. C'était la première fois qu'il y avait des gens qui priaient avec moi en compétition. C’est quelque chose qui m'a marquée et qui a fait une différence. Après ces Jeux, j'ai arrêté le hockey au niveau international ; je suis partie sur un bateau missionnaire pendant deux ans et cela m’a aidée à trouver ma voie. De retour en Suisse, j'ai commencé à me former pour devenir aumônière.
Quel est votre souvenir le plus marquant en tant qu'aumônière ?
C'est une édition où une personne faisant partie du management d’une équipe sportive avait perdu sa maman. C'était vraiment difficile pour elle de trouver un endroit pour en parler, parce qu’elle ne voulait pas déconcentrer ses athlètes. Cela m'a touchée d’autant plus que j'avais perdu ma maman quelque temps plus tôt. C’est comme si Dieu m'avait préparée pour recevoir cette personne à ce moment-là.
Pensez-vous que le besoin de spiritualité n’est plus vraiment un tabou dans le sport ?
Oui, tout à fait. Depuis quelques années, de plus en plus d'athlètes osent parler de leurs difficultés psychiques, et c’est quelque chose qui permet une ouverture vers la spiritualité.
Est-ce qu’il y a de plus en plus d’aumôneries pour les sportifs de haut niveau ?
Au niveau olympique, cela a commencé après les attentats qui ont eu lieu aux Jeux de 1972 à Munich. Mais on observe des différences de sensibilité entre pays. Par exemple, au Royaume-Uni, on trouve des aumôniers dans chaque club de football de première ligue. Aux États-Unis, c’est aussi très courant, il y en a quasiment dans chaque collège ou université. Ici, à Milan-Cortina, l’Italie et l’Autriche ont leur propre aumônerie accréditée. C'est une question de culture.

