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« La création rituelle élargit notre existence »

PARADOXE
Des mariages avec soi-même aux baby showers, les nouveaux rites se multiplient. Comment le christianisme peut-il se positionner face à cet essor ? Propositions.

Dans les Églises chrétiennes historiques, baptêmes, mariages, confirmations et extrêmes-onctions sont en perte de vitesse. Mais paradoxalement, « en dehors, la demande de rites reste forte et s’est même élargie », constate Gabriel Ringlet, prêtre, écrivain et fondateur en Belgique de l’École des rites, ouverte au grand public, qui sera en conférence à Lausanne en février. 

Même constat du côté de Pierre Gisel, théologien (et membre du comité de rédaction de Réformés, NDLR), qui publie un ouvrage sur le sujet (voir note). « Beaucoup de rites autour de la grossesse, nés aux Etats-Unis, sont repris ici. Pour tout ce qui concerne la mort, quantité d’offres laïques se sont développées », observe-t-il. Au-delà des moments déterminants que sont la naissance ou la mort, ces demandes de rites concernent aujourd’hui « tous les temps de passage et de transition » au fil de l’existence, considère Gabriel Ringlet, citant par exemple « le fait de quitter sa maison familiale pour se rendre en maison de retraite. C’est un deuil, un bouleversement des distances qu’il faut pouvoir nommer, autour duquel il faut pouvoir se réunir en famille, avec ses voisins, partager des textes, de chants, des symboles… » 

Ces sollicitations émanent du grand public et ne se limitent pas, de loin, aux personnes chrétiennes. Les Églises doivent-elles y répondre ? Pour les deux spécialistes, la question ne se pose pas. « Bien entendu. Le rituel, c’est la prise en charge des questions sociales et anthropologiques. Le christianisme a fait cela tout au long de son existence », résume Pierre Gisel. Reste à savoir comment.

Noël avec Stromae

«Il ne s’agit surtout pas d’entrer dans la confusion des genres et de faire un peu de tout et à mi-chemin. Il faut une très grande clarté», estime Gabriel Ringlet. Selon lui, les rituels traditionnels destinés aux chrétiens sont au minimum à réinventer, ne serait-ce qu’au niveau du langage. « Je crois qu’il faut réécrire les textes. Pour ma part, lorsque je célèbre, je n’imagine pas, même dans les rites les plus classiques de l’Eglise catholique, que nous parlions un langage qui ne soit pas spontanément compris par nos contemporains. Tout un travail du côté de la musique et du chant doit aussi être fait. Je célèbre par exemple Noël en faisant appel à Stromae, Clara Luciani… » Quant aux nouveaux rites, tout comme aux demandes faites par des personnes non chrétiennes, « les Eglises peuvent faire des offres intéressantes », estime Gabriel Ringlet. 

Sans trahir leur identité ? « La démarche spirituelle des personnes qui s’adressent à nous est réelle. Faudrait-il leur dire d’aller voir ailleurs ? Je pense que l’on peut élaborer quelque chose qui soit en lien avec le christianisme, en citant par exemple des Evangiles, mais sans que cela prenne la forme d’un sacrement traditionnel », détaille-t-il, évoquant l’exemple de grands-parents chrétiens « dont les enfants ne sont pas dans l’Eglise » et souhaitant célébrer la naissance de leur petite-fille, ou d’un psychiatre athée qui désire une célébration spirituelle pour le mariage de son fils. 

Une forme se soin

Selon Gabriel Ringlet, « une société qui ritualise et célèbre davantage se porte mieux. Le rite permet de ressaisir ce qui nous arrive. La création rituelle est une forme de soin qui élargit nos existences, un soin très fin ». Raison pour laquelle la formation en la matière, notamment pour les personnes laïques de plus en plus nombreuses à célébrer, est particulièrement délicate. Si Pierre Gisel souligne l’importance de l’anthropologie, de l’interreligieux « pour comprendre en particulier la force du christianisme par rapport à d’autres traditions », Gabriel Ringlet insiste de son côté sur la capacité « à créer des rites sur mesure correspondant aux demandes de chacun. ». 

A lire 

Des rites pour la Vie, Gabriel Ringlet, Albin Michel, 2025. 

Ritualités mutantes. Le christianisme au prisme de l’histoire sociale, Pierre Gisel, Labor et Fides, 2026.