
Un safe place depuis presque cent ans
Célibataire, sans enfant, en recherche d’emploi et en pleine transition professionnelle, Marie (prénom d’emprunt), 39 ans, traverse une période « pas évidente ». Originaire de Vallorbe, cette spécialiste de la petite enfance a cherché à se loger à Lausanne « mais les colocations, c’était compliqué. Dans pas mal d’endroits, il n’y avait pas de communication entre les gens. Ou alors des règles, mais pas appliquées de la même manière par tous »… Lorsqu’elle débarque, en juillet dernier, à la pension Bienvenue, rue du Simplon, elle s’y sent rapidement chez elle. « Ici, on se croise dans les cuisines ou salons communs. Tout le monde se parle, on peut manger ensemble si l’on veut… C’est hyper-important pour le moral quand on cherche un emploi. Et les règles sont claires. »
Non-mixité de genres
Ces règles consistent notamment à ne pas laisser séjourner d’homme dans la maison (les visites sont autorisées jusqu’à une certaine heure). Dépassé ? Au contraire. C’est ce qui a d’ailleurs séduit Emilie, doctorante parisienne de 24 ans, tout juste arrivée à Lausanne pour un poste d’assistante à l’université et en recherche de logement. « Ce n’est pas le critère qui m’a décidée, mais quand j’ai su que cette résidence était réservée aux femmes, ça m’a plu immédiatement. Je suis introvertie, ce n’est pas facile pour moi de créer des liens et la mixité ajoute une difficulté, une couche de réserve… J’ai vécu dans des colocations où je restais terrée dans ma chambre ! Ici, non. » Cette non-mixité de genres assumée a une longue histoire : la pension Bienvenue a été fondée par les Amies de la jeune fille (AJF), mouvement protestant né en 1877 à Genève, qui développe alors des solutions d’accompagnement et d’hébergement pour les jeunes femmes venues travailler en ville où elles n’ont ni parents ni relais. Le but est de leur éviter la prostitution ou d’autres mauvais traitements.
Diversité sociale
Aujourd’hui, l’idée d’un safe space (espace sécuritaire) féminin revient dans l’air du temps. « Avant #Metoo, on se posait parfois la question de conserver cette nonmixité. Depuis, cela ne fait plus l’ombre d’un doute », raconte Maud Stempfhuber, présidente de Bienvenue SA Lausanne, qui dirige le lieu, et membre de la Fondation Compagna Conviva, nouveau nom des AJF depuis 2016. Cette non-mixité de genres se double par contre d’une solide diversité sociale et culturelle puisque la maison mêle deux tiers de femmes « de passage » (étudiantes, voyageuses) et un tiers de femmes dans des situations de vie difficiles: violences, problèmes financiers…, dont les chambres sont financées par les services sociaux. Un équilibre qui s’est construit avec le temps et l’expérience. « On sait qu’il faut plus de temps pour faire du management communautaire avec les femmes en difficulté, raison pour laquelle on est arrivées à ce ratio », précise Verena Kern, directrice commerciale des hôtels Sinn & Gewinn, dont la pension Bienvenue fait partie. « L’écoute est au centre de mon travail », détaille Ilza Moret, la gérante des lieux depuis vingt-cinq ans, qui explique d’ailleurs « avoir appris énormément de choses à ce poste. J’étais sceptique au départ sur le fait de ne travailler qu’avec des femmes. Avoir découvert leurs problèmes, les injustices et inégalités qu’elles vivent m’a permis de mieux les comprendre ». Dès ce mois, la pension Bienvenue doit fermer ses portes: un grand projet de rénovation est en cours. A sa réouverture, mi-2027, la future « Maison Emilie », du nom de la féministe d’origine protestante Emilie Gourd, élargira encore un peu son offre puisqu’elle sera entre autres accessible aux femmes avec enfants ou à mobilité réduite.
En savoir plus
55 000 francs sont encore nécessaires pour financer la rénovation des chambres.
Pour soutenir le projet : Fondation Compagna Conviva, rue du Simplon 2, 1006 Lausanne, IBAN CH 488 0839 0039 7313 1000 1, ou www. maisonemilie.ch, ou www.pensionbienvenue.ch.

