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Olivier Tesquet, journaliste spécialiste de la tech
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Olivier Tesquet, journaliste spécialiste de la tech
Olivier Tesquet, journaliste spécialiste de la tech

« La tech actuelle instaure un modèle de société élitiste »

La culture numérique a ses géants – Google, Facebook, Amazon – et ses effigies, patrons tout-puissants, capital-risqueurs renommés qui ne cachent plus leur attirance pour un pouvoir autoritaire. Analyse.

Meta supprime ses politiques de diversité et d’inclusion pour plaire à l’administration Trump, Elon Musk réalise un geste s’apparentant à un salut nazi… La tech américaine est-elle en plein virage réactionnaire? 

OLIVIER TESQUET Non seulement ces entreprises sont revenues sur la défense de grands principes, des droits humains, de l’égalité, mais elles ont mis en scène leur revirement. Dans l’Amérique trumpienne, il n’y a plus aucun gain politique à se positionner comme défenseur de ces valeurs. Et dans le mode de pensée technofasciste qui imprègne la Silicon Valley aujourd’hui, l’égalitarisme, la pluralité, la diversité sont problématiques. Tout est fait pour saper cette culture et ces idées, pourtant au fondement des démocraties occidentales 

« Technofascisme », le mot est fort! Comment comprendre ce courant de pensée? Où en décelez-vous des traces? 

Le technofascisme est à la fois une architecture du pouvoir et un mode de circulation de la pensée. On en trouve des traces dans le projet 2025 de la Heritage Foundation (lobby ultraconservateur très influent, NDLR), qui sert de feuille de route à Donald Trump depuis son arrivée au pouvoir. Ou la citation d’Elon La culture numérique a ses géants – Google, Facebook, Amazon – et ses effigies, patrons tout-puissants, capital-risqueurs renommés qui ne cachent plus leur attirance pour un pouvoir autoritaire. Analyse. Musk qui assurait qu’« élire Trump serait la dernière élection ». On a toujours compris les libertariens comme des défenseurs du marché et des libertés individuelles. On n’a pas vu venir leur virage autoritaire, paléolibertarien : ils défendent toujours la régulation spontanée du marché, le néolibéralisme extrême. Mais ils prônent désormais aussi une organisation de la société verticale, hiérarchique, suprémaciste et une forme de sécessionnisme. La vision technofasciste est celle d’États-entreprises où toutes les relations sont régies par des contrats, entre des individus semblables. 

En creux, c’est aussi une homogénéisation de la société qui est visée

En creux, c’est aussi une homogénéisation de la société qui est visée. Chez les élites de la tech, une foi inextinguible dans la technologie, le futur, la modernité et une méfiance, voire une détestation, de la modernité politique cohabitent. Or, combattre la modernité politique avec les outils de la modernité technologique… est un invariant des fascismes historiques.

Votre ouvrage fait l’archéologie des pensées qui ont irrigué la Silicon Valley. Le progressisme y fait plutôt figure de parenthèse… 

Il y a toujours eu un substrat eugéniste dans la Silicon Valley. Cet ADN y infuse depuis des années, qu’il s’agisse du fondateur de la fameuse Université Stanford ou de William Shockley (1910- 1989), l’un des pères fondateurs de la région. Comme le formule Ted Turner, chercheur à Stanford: « Ces gens construisent une utopie, mais une utopie pour eux-mêmes! » La tech actuelle instaure un modèle de société élitiste. Un des tournants a été la déclaration de Peter Thiel (milliardaire, cofondateur de Paypal, capital-risqueur, membre du conseil d’administration de Meta) en 2009, selon laquelle démocratie et liberté ne seraient « plus compatibles ». Cela installe l’idée que la démocratie n’est qu’une vieille machine bonne à être remplacée.

Cette pensée rejette l’Europe et ses valeurs (Elon Musk a demandé la dissolution de l’Union européenne après que sa société a subi une amende de la Commission européenne). Mais vous montrez qu’elle est pour partie… européenne. 

L’origine de tout cela est à retrouver chez les « anti-Lumières », Edmund Burke (1729-1797), Joseph de Maistre (1753-1821) ou Thomas Carlyle (1795- 1881), voire Nietzsche: c’est une pensée contre-révolutionnaire européenne forgée dans l’ombre de la Révolution française. On y retrouve par exemple l’idée que l’Histoire est faite par de grands hommes à la destinée manifeste… Un déterminisme biologique pour certains, des inégalités pour d’autres, qu’il ne faudrait surtout pas corriger. Voilà pourquoi tout ce petit monde préfère le droit « naturel » au droit positif. 

Tout cela ne pourrait être que «visions», à l’image du manifeste techno-optimiste publié en 2023 par Marc Andreessen, entrepreneur, investisseur, ancien démocrate devenu soutien de Trump. Mais pour la première fois, ces élites, outre le fait d’avoir le président de la première puissance mondiale à leurs côtés, disposent de moyens technologiques inédits… 

Oui. Je pense par exemple à Palantir, cette société technologique américaine spécialisée dans la surveillance, aujourd’hui le bras armé de l’État américain dans sa politique punitive en matière d’immigration, utilisée par l’ICE, cette milice qui traque les migrants illégaux, ou par le DOGE d’Elon Musk, chargé de purger l’État social. L’IA, en associant grandes quantités de données et puissance de calcul inouïe, entraîne aussi une concentration énorme de pouvoirs dans les mains des grands acteurs de la tech. Ses besoins colossaux en énergie, en infrastructures et en ressources provoquent des stratégies de privatisation extrêmement violentes, sans que la notion de redistribution existe. Ces outils s’installent dans la durée et dans nos vies à une vitesse folle et sans concertation. On a du mal à mesurer l’ampleur de la dépossession – cognitive, mais aussi sociale, économique, politique – en jeu.

Vous pointez un paradoxe: les milliardaires de la Silicon Valley passent leur temps à vanter le futur et l’innovation… mais sont obsédés par la fin de l’humanité. 

Si Peter Thiel nous bassine avec l’Apocalypse… c’est qu’il est terrifié par sa propre mort! Cette obsession raconte quelque chose de l’hubris et de l’ego de ces nouvelles élites. Par ailleurs, en comparant leurs discours – la tech va résoudre tous les problèmes de l’humanité – et leurs actions – la construction de bunkers et de refuges ultrasécurisés en vue d’un potentiel effondrement–, on voit bien qu’ils trahissent leur aversion pour la condition humaine. 

Comment comprendre alors que ces élites bénéficient toujours d’un soutien populaire (l’électorat évangélique et blanc de Trump ne s’érode pas) et continuent à peser sur les cours de bourse, à inspirer, etc. Est-ce la force des discours méritocratiques? 

Combien de temps l’alliance du capital-risque technologique et de la droite religieuse aux États-Unis – d’un côté, la transcendance promise par Dieu, de l’autre, celle promise par la machine – peut-elle tenir ? C’est la grande question. Si la cérémonie en hommage à Charlie Kirk (blogueur d’ultradroite assassiné en octobre 2025, NDLR) a fait office de rassemblement, des tensions et des contradictions surgissent. Mais au f il des ans, le centre de gravité de la Silicon Valley s’est aussi déplacé vers le sud baptiste et extraactiviste. L’idée que la richesse vient de Dieu et que les gens riches sont aimés de Dieu a progressé et explique que ces deux pôles tiennent momentanément ensemble.

N’y a-t-il pas aussi un vrai échec des élites de gauche à prendre en charge des questions fondamentales (éducation, inégalités, politique de la santé…)? 

Selon Peter Thiel, le diagnostic va plus loin: c’est le modèle libéral dans son ensemble qui a failli, la « mondialisation heureuse » n’a pas fonctionné, il faut donc réorienter l’État et la société autour d’un projet illibéral, comme l’a théorisé Viktor Orbàn en Hongrie. D’ailleurs, beaucoup d’intellectuels américains se sont établis à Budapest, le lieu où s’imagine cet « après ». Le Covid, avec toutes les questions – légitimes – qu’il a posées sur le rôle de l’État, a été vécu comme une intrusion insupportable dans le cours des affaires chez quelqu’un comme Elon Musk et a accéléré sa radicalisation.

Une des manières de résister est de ne pas accepter cette vision du monde

Des oppositions à cette vision existent pourtant, mais peinent à émerger… 

Je crois que l’on traverse un moment profondément « schmittien », du nom du juriste et théoricien Carl Schmitt (1888- 1985). Chez lui, la politique est le lieu de la conflictualité, de la distinction entre l’ami et l’ennemi, et de la décision souveraine. On le voit dans la guérilla menée par Trump contre les institutions, sa volonté d’un exécutif fort. Sur ce socle, les oppositions se sont formalisées en « no kings days » très festifs. On a vu des gens venir en famille alors qu’ils ont été diabolisés, des symboles de la tech ont aussi été visés (des concessionnaires Tesla par exemple, les taxis Waymo également à Los Angeles), car identifiés comme parties prenantes de cette architecture autoritaire du pouvoir. Une des manières de résister est de ne pas accepter la vision du monde de ces élites, leur catastrophisme réactionnaire qui contamine tout… Dans quelle mesure le parti démocrate américain peut-il d’ailleurs prêter le flanc à des recompositions réactionnaires ? C’est un enjeu à surveiller. 

L’Europe est-elle concernée? 

Nous ne sommes pas totalement prisonniers de ces dynamiques, et protégés par un mode de financement de la vie politique très différent de la financiarisation américaine. Mais nous ne sommes pas immunisés. Certains éléments de langage circulent, sont repris, s’installent avec l’appui d’un certain écosystème médiatique en France et ils produisent du réel. 

A lire 

Apocalypse Nerds, comment les technofascistes ont pris le pouvoir. Divergences, 2025.