
Des sphères de pouvoir toujours plus fragmentées
Difficile de se faire une image nette des élites suisses. « Pensez à la Grande-Bretagne, société de classe aux codes très visibles. On arrive facilement à se figurer une personne membre de la haute société britannique. En Suisse, c’est plus compliqué. On n’a pas d’image stéréotypée », constate Anne-Sophie Delval, chargée de recherche à l’Université de Lausanne et spécialisée dans l’éducation des élites. Pourtant, une chose est sûre: la Suisse possède bien des élites et celles-ci connaissent aussi des mutations.
1 - D'ABORD UNE HISTOIRE DE FAMILLE
Une base de données publique répertorie 40 000 personnes que l’OBELIS considère comme les élites suisses, soit des gens qui occupent « une position de pouvoir économique, politique, administratif ou académique », résume AnneSophie Delval. Cette liste commence en 1890 et n’est pas centrée sur la richesse économique. Ce qui ressort, c’est plutôt un pouvoir, une capacité d’action dans une sphère spécifique et sur un territoire.
Les recherches ont débuté au niveau national pour se resserrer ensuite sur les villes de Genève, Zurich et Bâle, puis d’autres régions. Il ressort que « même s’il n’existe pas d’aristocratie en Suisse, on trouve tout de même des familles patriciennes qui exercent un pouvoir économique et politique décisif dans L’Observatoire suisse des élites (OBELIS) permet de mieux comprendre la construction historique des classes dirigeantes. Explications d’Anne-Sophie Delval. Des sphères de pouvoir toujours plus fragmentées certaines villes. Elles émergent au Moyen Age, se maintiennent relativement au pouvoir après la chute de l’Ancien Régime par une série de stratégies : alliances avec une nouvelle bourgeoisie active dans des secteurs industriels, par exemple »
2 – PLUS DE DIVERSITÉ EN POLITIQUE
Dans les sphères économiques, l’élite est sans surprise majoritairement masculine, d’un âge médian (58 à 60 ans), issue de milieux privilégiés. Elle se féminise au fil du temps. En politique, elle apparaît plus diversifiée. « Le fédéralisme et la démocratie directe expliquent la présence de plus de femmes et de personnes issues de milieux moins favorisés. Pour être élu, aucun diplôme n’est nécessaire, pour être dirigeant d’une grande entreprise, si. » Cette élite est aussi l’une des plus internationalisées au monde, car « la Suisse joue un rôle fondamental dans les organisations internationales et pour les multinationales, lieu de circulation du capital, de passages pour les élites étrangères », explique la chercheuse, qui pointe aussi certaines grandes banques suisses comme étant des « accélérateurs de carrière internationale ».
3 – LA FAMILLE, CENTRALE DANS L’ÉDUCATION
Le rôle de la famille dans la stratégie éducative a aussi été identifié comme central. « L’école publique est jugée bonne pour mener jusqu’à l’uni. Mais le parcours est orienté dès le plus jeune âge, contrairement aux milieux plus populaires. On indique aux enfants très tôt qu’ils peuvent devenir ingénieurs ou avocat quelles études, spécialisations et filières entreprendre… Une sorte de fléchage qui guide les enfants et ados dans leur choix. Ce qui ne signifie pas qu’ils n’ont rien à dire, mais qu’ils sont parties prenantes d’un projet », décrypte AnneSophie Delval.
4 – DES RECOMPOSITIONS EN COURS
Des inconnues demeurent. « Nous aimerions savoir ce que ces élites pensent, font ou encore enseignent à leurs enfants », poursuit la chercheuse. La dimension religieuse commence à être scrutée : « Les villes étudiées initialement étaient toutes protestantes. L’automne dernier, un nouveau projet a été lancé sur Neuchâtel, Lugano et Fribourg, ce qui permet de réfléchir au rôle de la confession grâce à la comparaison. » Enfin, les dynamiques d’entre-soi restent à comprendre. « Les élites suisses des différentes sphères sont désormais très fragmentées. Mais peutêtre qu’elles se côtoient dans certains lieux. » Cet univers semble aussi en recomposition. Le parcours du Genevois Guillaume Pousaz, dont la fortune oscillerait entre 9 et 10 milliards de francs, l’illustre. « Il est passé par l’EPFL et HEC sans finir ses formations, et son ascension sociale s’est faite par la richesse gagnée grâce à son entreprise technologique », explique Anne-Sophie Delval. La Suisse, comme le reste du monde, voit ainsi apparaître ses propres élites de la tech.
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