
Les protestants : élites de l’ombre
Le rôle et l’influence des élites protestantes à travers l’Histoire reste un sujet ambivalent, qui mériterait davantage d’études. A sa naissance au XVIe siècle, la Réforme avec son idée d’un sacerdoce universel remet en cause les hiérarchies sociales, notamment en abolissant la distinction entre clergé et laïcs. Paradoxalement, le protestantisme favorise l’émergence d’une nouvelle forme d’élite, fondée non plus sur la naissance ou le sacrement, mais sur la compétence et l’éducation. Souvent issue de milieux humanistes, cette nouvelle élite joue un rôle clé dans la transformation de la société, ses membres cumulant des postes à responsabilité dans les domaines religieux, politiques, juridiques, scientifiques… Le droit, en particulier, devient un espace très investi par les protestants puisque l’organisation du monde relève, dans leur conception théologique, de la responsabilité humaine. En France, leur présence est déterminante dans les institutions intermédiaires – à défaut de pouvoir accéder au pouvoir royal. Au XIXe siècle, face à la montée des mouvements démocratiques, ces élites protestantes se réorientent vers la philanthropie, créant des œuvres sociales et des institutions laïques ouvertes à tous. Mais savoir si leur engagement s’inscrit dans une éthique protestante ou dans la valorisation de la philanthropie à l’époque reste débattu et mériterait plus d’études. Toujours est-il qu’au fil de l’Histoire, si le protestantisme a développé une élite, celle-ci n’a jamais pu accéder à l’ensemble des leviers du pouvoir, jouant davantage le rôle de « levain dans la pâte », discret mais transformateur socialement.
Les raisons du chaos
DÉFIANCE Avec son style imagé et son regard affûté, il n’a pas son pareil pour raconter et éclairer les mutations de la politique aujourd’hui. Dans Les Ingénieurs du chaos, le politiste italo-suisse Giuliano da Empoli décrypte comment des politiciens marginaux ont su capter les colères populaires en ligne et capitaliser sur ce ressentiment, du Mouvement 5 étoiles en Italie à Donald Trump. Dans L’Heure des prédateurs, il raconte l’émergence d’un monde nouveau, issu d’une association des « conquistadors » de la tech avec des gouvernants brutaux et imprévisibles qui s’appuient sur la défiance populaire envers les élites. Il analyse en creux, sans fard, les échecs des élites progressistes, dont les démocrates américains, « qui se sont bornés à représenter les minorités » au lieu de faire progresser l’ensemble de la société.
L’Heure des prédateurs, Giuliano da Empoli, Gallimard, 2025;
Les Ingénieurs du chaos, JC Lattès, 2019
L'enfer sur mer
RENVERSEMENT Un couple d’influenceurs fortunés embarque pour une croisière d’ultrariches qui vire au cauchemar. Cette Palme d’or imagine un renversement des rapports de force entre dominés et dominants, mais sa satire est la plus mordante quand il s’agit de décrire les rapports – d’une cruauté terrible – au sein de cette caste privilégiée.
Sans filtre, Rüben Ostlund, 149 min, 2022
Riches et en pleine crise existentielle
FUTILE Dans la série du même nom, The White Lotus est une chaîne de stations balnéaires de haut standing. Si chaque saison se déroule dans un établissement et un pays différents, on y retrouve des paysages de rêve, du personnel souvent mal payé et composé en partie de locaux contraints de coller à quelques clichés, et une clientèle fortunée mais enfermée avec plus ou moins de bonheur dans un statut social et dont les insatisfactions débordent sur les relations familiales. Une critique somme toute assez sévère d’une élite individualiste et capricieuse.
The White Lotus, saison 1 à Hawaï (2021), saison 2 en Italie (2022) et saison 3 en Thaïlande (2025). La saison 4 est attendue pour 2026 ou 2027. Disponible en Suisse sur MyCanal, Apple TV et en DVD.
Accepter les quêtes de liberté
INDIVIDUATION Et si la difficulté du lien aux élites aujourd’hui venait du fait qu’elles ont remplacé l’idéal de l’individuation, soit le processus par lequel chaque individu se construit comme sujet unique, dans une dynamique de lien social et de responsabilité envers autrui, par « l’imaginaire dévastateur de l’individualisme»? Dans cet essai, la philosophe Cynthia Fleury définit l’individuation comme un acte éthique, politique et existentiel. Les personnes participant à la circulation du pouvoir qui refusent cette quête au plus grand nombre détruisent la possibilité de construire un monde commun.
Les Irremplaçables, Cynthia Fleury, Gallimard, 2015.

