
La dérégulation numérique menace l’espace médiatique
«L’identité romande a été forgée depuis au moins cent cinquante ans par sa presse écrite, ses médias audiovisuels privés et publics», estime Philippe Amez-Droz, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut Medialab (Universitéde Genève). Un ouvrage tout juste parure trace d’ailleurs comment ce service public audiovisuel a construit l’histoire culturelle de la Suisse romande (Un siècle de radio- télévision, François Vallotton, EditionsSavoir suisse, 2026). «La RTS est un des ciments de l’identité romande, naturellement, sans que nous cherchions à la construire artificiellement», nuance Pascal Crittin, son directeur.
«Dans cet ensemble culturel cohérent, nous contribuons chaque jour, depuis des décennies, à construire un patrimoine d’histoires, de vécus, d’images et d’expériences partagés.» Le directeur de la RTS insiste sur le rôle de trait d’union que joue l’audiovisuel public sur ce petit bout de territoire. «La RTS relie différentes générations, touche les jeunes et les moins jeunes, les vallées comme les plaines, les cantons, communautés et personnes d’origines et d’opinions différentes.» Un rôle unique et trop important, selon les porteurs de l’initiative «200 francs, ça suffit!». Et qui fait porter à la RTS une responsabilité énorme de représentativité, de diversité et d’équilibre. «Nous sommes attentifs à refléter le plus fidèlement possible cette identité– avec la pondération qu’impose la force de certains acteurs culturels et économiques.
Nos collaboratrices et collaborateurs viennent de partout, mais c’est vrai, sur les origines culturelles, on peut mieux faire», reconnaît par exemple Pascal Crittin. Face à ceux qui estiment que ses moyens considérables entraînent une distorsion de concurrence, la SSR a déjà adopté un plan de restructuration qui réduira de 17 % son budget dès 2027(900 emplois supprimés) en raison de la baisse de la redevance à 300 francs, décidée par le Conseil fédéral, en cas de refus de l’initiative. Si celle du 8 mars est adoptée, ces réductions seront multipliées par trois et «nous perdrons diversité, en quantité, en qualité», résume Pascal Crittin. Refléter la diversité présente en Suisse romande est un défi majeur également pour la presse écrite, soumise ces dernières années à une concentration sans précédent. «Cela s’explique par une évolution sociale majeure: la mobilité. Plus les gens ont de facilités à se déplacer, moins la territorialité joue de rôle et plus les titres hyperlocaux doivent se remettre en question», analyse PhilippeAmez-Droz.
Une forme de service public
Une évolution inéluctable, même si «localement, il y a des résistances montrant qu’il existe encore la volonté demain tenir par endroits des titres hyperlocaux», pointe le chercheur, citant La Liberté à Fribourg ou le groupe ESH Médias(ArcInfo, La Côte, Le Nouvelliste). La presse locale, les télévisions régionales participent d’ailleurs aussi d’une forme de service public, selon l’universitaire.
Mais le réel enjeu pour la diversité et, surtout, la vitalité économique des médias en Suisse romande ne réside pas tant dans la régulation du service public audiovisuel que dans celle des Gafam. «Entre 1,9 et 2,3 millions de francs de revenus publicitaires suisses ont été captés par les moteurs de recherche, YouTube et les réseaux sociaux en 2024, selon la Fondation Statistique suisse en publicité», observe le chercheur. Le réel combat politique devrait, selon lui, porter sur la fuite de ces revenus et des données personnelles qui y sont liées. «La Suisse est ultralibérale, mais au détriment de ses propres intérêts. Car il ne faut pas s’y tromper: l’économie numérique n’est pas un libre marché, mais un oligopole dominé par cinq grandes entreprises, encore renforcé par l’IA», regrette-t-il.

