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© Communauté de Grandchamp
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Le silence nourrit les sœurs de Grandchamp

20 juillet 2026
 
9 min de lecture
Dans la communauté monastique de Grandchamp, les sœurs ont choisi de privilégier le silence. Un moyen de se connecter à soi, à Dieu et aux autres. Reportage.

Perché sur le volet entrouvert, un moineau piaille à tue-tête. L’arrivée crissante du deux-roues du facteur sur le gravier stoppe net son chant. Il est 9h. Dans la cour ceinturée de vieilles bâtisses, des femmes déambulent. Toutes portent une robe longue bleue et un voile, de la même couleur. Nous sommes à Areuse, à quelques encablures du Lac de Neuchâtel. Dans la tiédeur du matin, la communauté de Grandchamp paraît se réveiller. Et pourtant, les Sœurs de cette communauté monastique œcuménique sont debout depuis plusieurs heures déjà. Elles terminent à l’instant leur quart d’heure de colloque matinal, rompant ainsi le silence scellé la veille au soir. Chacune rejoint à présent ses activités.

Dans la cuisine, Fatima est aux fourneaux. La cuisinière ne porte pas l’habit bleu. Et pour cause, elle est employée. A Grandchamp, les sœurs ne vivent pas en autarcie. Il y a les bénévoles, membres du cercle des ami.e.s, qui habitent à proximité et qui viennent assurer un service régulier et les volontaires qui logent sur place et partagent la vie de prière et de travail pour un temps. 

Le plan de travail de l’office est encombré par les récipients en plastique usés par le temps et le travail, les planches, couteaux et éplucheurs. Choux, carottes, pommes de terre sont grossièrement préparés pour être réduits par un robot hachoir bruyant, mené plus ou moins habilement par une volontaire. Une chorégraphie qui se joue sans mot ou si peu. Le diamètre de la découpe, le nombre de carottes, on va à l’essentiel et on mise plutôt sur les gestes pour communiquer. 

« On associe souvent le silence à une rupture de relation. C’est pourtant très intime de le partager. C’est une façon d’accueillir et de reconnaître sa propre vulnérabilité », commente sœur Birgit. A Grandchamp, le silence est un principe commun. « Nous sommes dans un lieu où le silence a le droit de citer. Comme il est accepté, il peut se vivre en confiance », ajoute sœur Gesine. Que les relations soient nouées de longues dates ou de la veille, personne ne s’impose le bavardage. On ne cherche pas non plus à combler les vides. Et dans la cuisine ce matin, le partage du travail en silence est exempté de tout gêne. 

Le silence extérieur

Sur la plaque, la marmite fume, la tisane est prête. Les litres de boisson sont transvasés dans une enfilade de thermos au moyen d’un petit récipient. On prend le temps de chaque tâche. De son côté, sœur Gesine prépare méthodiquement un bouillon, tout en annotant une petite feuille de papier. Soudain, elle laisse échapper un petit cri en rattrapant au vol l’icône suspendue au-dessus de l’évier qui vient de se décrocher. Quelques rires. On a eu chaud. 

Le téléphone sonne, la volontaire essuie ses mains sur son tablier avant de saisir le combiné.  Elle prend note de la communication avant de retrouver Fatima pour peler les œufs qui refroidissent dans l’eau. Dans le réfectoire attenant, le bruit de l’aspirateur. On ferme la porte pour réduire le son. Devant l’entrée de la cuisine, le bruit des pas sur le sol est le seul témoin de l’agitation ambiante. « Je remarque qu’il m’est plus difficile de me sentir bien s’il n’y a pas de silence », confie sœur Gesine. Ce ne sont pas tant les conversations dans un café ou le bruit d’une radio qui la gênent que la nécessité perpétuelle de combler les vides. Et d’ajouter qu’elle a besoin « de mon île de silence. C’est ainsi que je parviens à rester concentrée ». 

Ici, le travail se fait en silence. Mais qu’on ne s’y trompe pas, à Grandchamp, on n’y vit pas muré, on n’en fait pas vœu non plus. Le silence est un choix, pas un interdit. C’est un moyen de se désencombrer. Pourtant les sœurs ne sont pas dupes. Elles savent bien que le silence peut aussi être écrasant. C’est la raison pour laquelle elles sont particulièrement attentives à l’état d’esprit des personnes qui souhaitent vivre une retraite au sein de la communauté. « Il y a des moments dans la vie où, en traversant une crise ou une épreuve, ce n’est peut-être pas le silence dont on a besoin mais plutôt de mettre des mots sur ce que l’on vit », commente sœur Svenja. 

Les profondeurs du silence

Tout au fond de la cour, derrière l’Areuse qui coule inlassablement, on entre dans un bâtiment, on traverse un couloir et l’air s’embaume d’une odeur de cire. Derrière une porte, des moules, des casseroles, et une sœur au travail. C’est l’atelier bougies, dont les produits sont mis en vente par la communauté. « Les activités manuelles et répétitives peuvent favoriser le silence intérieur, l’esprit est alors parfois moins accaparé par les bruits de nos pensées », observe sœur Svenja. 

Et quand on parle de bruit, il est moins question de volume que de celui qui résonne en nous. « Celui que peuvent provoquer nos pensées qui tournent en boucle et qui nous empêche d’être en paix », explique la sœur. Et d’ajouter qu’il ne s’agit pas de les nier. Au contraire, « tout ce qui se vit en moi a le droit d’être vécu. Mais dans le silence, je trouve un espace de recul, qui me permet de prendre conscience qu’il y a autres choses que ce qui peut me submerger. Le silence me rappelle qu’il y a une possible paix en moi. » Elle est rejointe par sœur Gesine qui emprunte une image marine : « Il y a un silence derrière le bruit. Même en pleine tempête, si la surface de la mer se déchaîne, la couche profonde reste calme. C’est une paisible confiance qui m’habite. »

Plus loin dans le corridor, une armoire murale faites de petits casiers de bois. Chaque sœur a le sien, qu’elle consulte quand elle le souhaite. « C’est un peu notre Whats’app », plaisante sœur Svenja. Sans l’impératif de l’immédiateté.

Enfin, derrière une ultime porte ouvre sur l’Eden. Arbres, arbustes, racines, gazon, fruits, légumes, c’est un verger et un potager tout à la fois qui se dévoile devant nos yeux. Miracle du jardinier, mais aussi de chaque sœur qui a choisi de cultiver une parcelle. Sœur Svenja, le jardinage, ce n’est pas son truc. Pour se détendre, elle préfère nettoyer avoue-t-elle en décrochant une grappe de raisinets au hasard d’une allée. 

Et le lundi est dédié au silence. « Nous appelons cela la matinée du désert. Un moment de solitude, d’espace, de silence, de beauté. On se promène, se baigne, prie dans notre chambre », énumère Sœur Svenja. Et en tout temps, que ce soit ou dans les cellules des sœurs et les chambres des hôtes, on y évite la musique, les téléphones et les visites. Les parois sont fines, mais ces espaces se veulent propice au recueillement. Ça passe d’ailleurs également par une sobriété matérielle. On y trouve le nécessaire pour dormir, faire sa toilette, mais les murs sont blancs. « Quand nous faisons silence, il se passe de grandes choses », cette phrase écrite par Geneviève Micheli, l’une des fondatrices de la communauté de Grandchamp dans les années 1930, résonne encore aujourd’hui chez les sœurs de la communauté. 

Mais « le silence n’est pas un objectif en soi ! C’est un équilibre à trouver. Il permet de s’écouter et de s’ajuster en fonction de notre besoin du moment », précise sœur Svenja. C’est un moyen donc. D’entrer en communion avec soi-même, les êtres humains et avec l’Autre, qu’on pourrait nommer Dieu, ou encore son intuition, « cela dépend des appellations », liste sœur Birgit. Dans leur prière du matin, elles le disent d’ailleurs : « maintiens en tout le silence intérieur pour demeurer en Christ ». Demeurer en Christ, ce n’est pas être dans l’isolement. C’est une attitude, ajoute sœur Svenja « Le silence est important pour l’écoute, des personnes, de mes pensées et de Dieu. Il me permet de me connecter au plus profond de moi-même. » Et lorsqu’il se vit ensemble, ça change tout.

S’il y a des lieux réservés au silence, comme des temps de prières quotidiennes, il y en a d’autres dédiés à la parole, pour les sœurs comme pour les hôtes. « Nous sommes des êtres de relations », s’accordent à dire plusieurs sœurs. Et la relation passe aussi par les mots. Surtout quand on vit en communauté, ensemble tous les jours que Dieu fait. Dans cette grande colocation, il est notamment important de nourrir les relations, de partager des ressentis ou de clarifier une situation avant qu’elle ne se tende. A force de pratiquer le silence, la parole se modifie. Les échanges gagnent en profondeur. 

Le temps du silence

Une cloche tinte au loin. Il est midi, c’est l’heure de la prière. Un cortège se forme en direction de la chapelle de l’Arche, le bâtiment aux façades de bois qui abritaient, avant la venue des sœurs, un espace de séchage de cotonnades imprimées. A l’intérieur, face au rais de lumières bleu, jaune, orange des minces vitraux, sœurs et hôtes prennent place sur les bancs ou à genoux au sol. Le silence se fait. Le temps ralentit, les muscles se décontractent. Quelques chants ponctuent le silence méditatif. Puis une à une, les sœurs se lèvent, suivies par les hôtes. C’est l’heure d’aller manger. Ici, le repas se partage en silence. Donc tout est finement orchestré. 

Pas de bon appétit, mais des sourires et des regards intenses qui l’expriment. Pour obtenir à boire, on met en place des stratégies. Un signe de la main, un index pointé, un pouce levé. Un sourire pour dire merci. « Le silence, c’est comme deux amoureux qui se regardent et qui ne se disent rien, car tout a déjà été dit », se plaît à illustrer sœur Dana. 

De l’extérieur, comprennent-elles que cette pratique peut étonner, voire gêner ? Lorsque le repas est le seul moment d’échange et de retrouvailles en famille par exemple, oui. Mais ce n’est pas le cas ici. Sœur Regina plie sa serviette en tissu qu’elle range dans son étui et se lève. Tous font de même. Debout derrière les chaises, un bref chant, un silence. On quitte le réfectoire. A l’extérieur, rares sont celles qui échangent encore un mot avant de retrouver son activité de la journée dans le murmure des pas sur le gravier.

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