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Femmes mystiques et sorcières:le féminin subversif

Spiritualité
Mystérieuses, bannies, souvent persécutées, la femme mystique et la sorcière fascinent. Ce printemps, à l’Université de Genève, Mariel Mazzocco examine l’évolution de ces figures féminines et leur influence sur l’imaginaire collectif.

Parler de sorcières dans une faculté de théologie peut sembler un brin provocateur. «Pourtant, cette figure longtemps associée au mal, à l’irrationnel et à la marginalité permet d’explorer l’imaginaire collectif», explique Mariel Mazzocco, qui enseigne la spiritualité à la Faculté de théologie de l’Université de Genève. Dans un cours public dispensé ce printemps – en ligne et en présentiel –, elle propose d’interroger de manière croisée les rapports entre spiritualité, genre et pouvoir à travers l’histoire occidentale, mais aussi les récits, les contes et leurs relectures contemporaines. Il s’agit aussi de voir comment ces «sorcières» ou «femmes mystiques» ont dérangé l’ordre établi.«La sorcière n’est pas une figure naturelle. Elle est une construction sociale et historique», souligne la philosophe. 

De la fin du XVe siècle jusqu’au milieu du XVIIe siècle, dans un contexte marqué par les famines, les épidémies et les bouleversements religieux, les procès en sorcellerie se multiplient. Souvent pauvres, rurales, veuves ou sans protection masculine, les femmes accusées ne revendiquent pourtant aucun pouvoir magique. «Elles servent de boucs émissaires à des communautés en proie à la peur. C’est ainsi que le Malleus Maleficarum, ce traité de démonologie élaboré par des théologiens et utilisé par les juges civils, façonne une image fantasmée de la sorcière.» 

Elle est désignée comme une créature lubrique, qui pactise avec le diable et participe à des sabbats. Sous la torture, les accusées finissent par répéter ces récits, avouant des faits imaginaires. Les sages-femmes et les guérisseuses, en particulier, sont des cibles privilégiées en raison de peurs liées à la mort, à la naissance et au corps de la femme. «La forte mortalité infantile les rendait facilement coupables d’échecs, soupçonnées d’user de sortilèges ou, au contraire, d’avoir sauvé des vies en ayant recours à la magie», ajoute Mariel Mazzocco.

Une image mouvante
«Au Moyen Age, bien avant les procès en sorcellerie, les femmes mystiques étaient brûlées pour hérésie», relève la chercheuse, qui voit dans cet exemple un parallèle avec les sorcières. Ainsi, les béguines, ces femmes veuves ou célibataires, cultivées, mènent une vie indépendante de prière et d’étude. Surtout, elles écrivent des textes mystiques en langue vernaculaire, contournant l’intermédiaire du clergé masculin. Auteure du Miroir des âmes simples et anéanties, Marguerite Porete sera ainsi brûlée en 1310 pour hérésie. 

Ces femmes effrayent la société patriarcale qui redoute leur pouvoir «magique» ou intellectuel. Elles dérangent, déstabilisent aussi la normativité de genre, relève l’universitaire. Au fil des siècles, la figure de la sorcière se métamorphose pourtant. Les contes de fées en présentent des images ambivalentes: vieille femme menaçante, fée dissimulée, figure initiatique qui met à l’épreuve les héros et héroïnes. Ces récits montrent un féminin oscillant constamment entre danger et sagesse, pouvoir destructeur et force de transformation
Depuis quelques décennies, l’image de la sorcière a connu une double réappropriation. D’un côté, elle devient un symbole d’émancipation et de pouvoir pour les mouvements féministes comme #MeToo. 

«Elle est aussi une figure revendiquée par des mouvements spirituels contemporains (néosorcellerie, wicca, néopaganisme, écospiritualité)»,explique Mariel Mazzocco, qui met toutefois en garde contre toute forme de récupération susceptible de créer de nouvelles normes de genre au lieu de déboucher sur une émancipation.

Côté pratique
«Spiritualité, genre et pouvoir: au pays des femmes mystiques et des sorcières», cours public de Mariel Mazzocco. Lien ici