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Daniel Gwynn 197e personne exonérée après avoir été condamnée à mort depuis 1973 aux États-Unis

«Je ne me laisserai pas consumer par la colère»

 
5 min de lecture
Interview
Daniel Gwynn a passé trente ans dans le couloir de la mort d’une prison de Pennsylvanie pour un crime qu’il n’a pas commis. Il est la 197e personne exonérée depuis 1973 aux États-Unis après avoir été condamnée à mort.

La justice a reconnu que des preuves de votre innocence avaient été cachées à votre avocat et que vos aveux avaient été obtenus de force, vous avez donc été libéré en 2024. Vous n’aviez jamais voyagé avant votre incarcération?
DANIEL GWYNN:  Absolument, tout est une première pour moi. Chacun de mes voyages l’est. Pendant des décennies, mon horizon se limitait aux murs d’une cellule. Aujourd’hui, je découvre le monde, les cultures, les gens. C’est quelque chose que je ne tiens plus pour acquis – ni la liberté, ni la vie elle-même. Et je ne découvre pas seulement Lausanne ou Paris: j’aime prendre le temps de parler à des gens au hasard dans la rue.

Quand j’étais en prison, je disais bonjour aux autres détenus le matin. Une fois, l’un des gars m’a dit: «Mais qu’est-ce qu’il peut y avoir de bon dans ce jour?» Cela a été une leçon, j’ai appris à communiquer avec les autres et en particulier avec les avocats, à comprendre ma situation juridique…

Vous aviez des contacts avec les autres détenus?
On était seuls dans nos cellules, mais on avait des voisins de mur. On frappait, on parlait à travers la ventilation, les interstices des portes. On ne se voyait pas, mais on s’entendait. Et dans cette situation, vous pouvez choisir la colère, ou trouver un frère d’armes, quelqu’un pour traverser ça avec vous.

Les conditions étaient pensées pour briser les gens. La lumière allumée vingt-quatre heures sur vingt-quatre – ils appelaient ça une «veilleuse», mais c’était comme le plein jour dans la cellule. La privation de sommeil. Les gardiens qui passaient en tapant sur les portes avec leurs matraques, les fouilles à corps, les douches dans des cabines grandes comme une cabine téléphonique… Malgré tout ça, on a trouvé des façons de résister. On jouait aux échecs en se criant les coups de cellule en cellule. On partageait nos connaissances juridiques. On faisait des pompes et des sauts en groupe dans nos cages respectives de 2,5m sur 3. On refusait de se laisser détruire.

Garder son humanité est-il un combat dans ces conditions?
Oui, et certains n’y arrivaient pas. J’ai vu des gens se tailler les poignets, barbouiller les murs de sang parce qu’ils ne pouvaient plus tenir. Un homme s’est pendu. On entendait des cris la nuit – des gens qui revivaient leurs crimes, leurs traumatismes. La plupart d’entre nous souffraient de problèmes de santé mentale. Et puis, il y avait les maladies… une mauvaise ventilation, des filtres jamais nettoyés, tout le monde entassé dans le même bâtiment. Quand l’un toussait, tous toussaient.

C’est important pour vous aujourd’hui de témoigner?
C’est devenu une partie de mon travail de guérison. Quand j’ai été incarcéré, en 1994, puis condamné à mort en 1995, je n’avais aucune idée de ce qu’était réellement ce système. Et puis, je l’ai vécu de l’intérieur. J’ai vu la police et les procureurs fabriquer des preuves, mentir, intimider des témoins pour leur arracher de faux témoignages. J’ai été pris dans cette toile. Jusqu’à ce que ça m’arrive, j’étais aussi ignorant que la plupart des gens. C’est pour cela qu’aujourd’hui je dois parler, témoigner, parce que les gens dehors peuvent être aussi aveugles que je l’étais.
Partout où je suis allé depuis deux ans, les gens me disent qu’ils ne savaient pas. Qu’ils ne savaient pas ce qui se passait dans ces prisons, dans ces cellules d’isolement! Moi non plus je ne savais pas, avant. Et c’est ça, le plus important: leur faire savoir. Parce qu’il y a encore des hommes là-dedans qui se battent pour leur vie. Des hommes avec qui j’ai traversé tout cela, et que je ne peux pas oublier.

Est-ce que la peinture vous a aidé à tenir?
Au début, je ne m’en rendais même pas compte. Je peignais de manière presque inconsciente et je mettais ma spiritualité dans mes œuvres sans le réaliser. C’est en entendant d’autres personnes me dire qu’elles étaient touchées que j’ai compris ce qui se passait.
Vous évoquez votre spiritualité, avez-vous été aidé par des aumôniers?
Ils faisaient partie du système, je ne leur ai jamais fait confiance. J’ai grandi dans un milieu baptiste. Je m’étais un peu éloigné de l’Église avant mon emprisonnement, mais une fois condamné à mort, je me souviens m’être retrouvé face à un vitrail et demandé: «Seigneur, mais qu’est-ce que je fous là?» J’étais prêt à me suicider: je n’avais pas l’intention de leur laisser le plaisir de le faire eux-mêmes.

J’ai appelé à la maison. Ma cousine, dont je suis très proche, m’a dit d’arrêter de délirer. J’étais en colère à cause de toutes ces manipulations, mais je me suis dit que je devais me remettre sur les rails. C’est là que j’ai senti que Dieu me disait: «Mettons-nous au travail.» Et cela s’est ressenti sur mon art. 

Vous sortez de prison dans une Amérique qui semble aller dans la mauvaise direction sur ces questions…
Les choses empirent, c’est indéniable. Le racisme a de nouveau levé la tête – et pas seulement entre Noirs et Blancs. C’est plus large: la méfiance envers les immigrants, ce repli sur soi, ce «America first» qui justifie que l’on se désintéresse du sort des autres. Et pendant ce temps, les gens sont tellement accaparés par leur survie quotidienne qu’ils n’ont plus le temps de se renseigner, de se mobiliser. Les parents n’ont plus le luxe de s’asseoir avec leurs enfants pour parler. Alors les enfants traînent dehors à 2h du matin, à 12 ou 13 ans. C’est un système qui perpétue la dégradation de la vie, de la liberté et de la recherche du bonheur. [Signature] Joël Burri 

Conférence de Daniel Gwynn
Amnesty International Suisse, l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture et Lifespark invitent le public romand à écouter Daniel Gwynn le vendredi 26 juin, à 19h, à Lausanne, Maison de quartier Sous-Gare (av. Dapples 50). Entrée libre, chapeau à la sortie.