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Julian Stratenschulte/ dpa/ Keystone
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Une jeune fille portant un foulard dans une école du nord de l'Allemagne, photo prise il y a 15 ans.
Julian Stratenschulte/ dpa/ Keystone

« Il faut permettre aux femmes de porter le foulard »

Jonas Gabrieli pour ref.ch - traduction Patti River pour Protestinfo
20 avril 2026
Symboles religieux
Le port du voile doit-il être interdit dans les écoles ? Rita Famos, présidente de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS), également à la tête du Conseil des religions, plaide pour plus d’objectivité et d’écoute mutuelle – et explique pourquoi, pour elle, il s’agit beaucoup d’autodétermination.

Mme Famos, dans plusieurs cantons ainsi qu’au niveau national, il y a des appels à l’interdiction du port du voile dans les écoles. Que pensez-vous du débat ?

Je pense que c’est important et je le vois comme faisant partie intégrante de la démocratie directe. La discussion revient sans cesse, car ce morceau de tissu est bien plus qu’un simple morceau de tissu et touche à des questions centrales de notre société qui n’ont pas encore été clarifiées.

De quelles questions parlez-vous ?

Il s’agit de liberté religieuse, mais aussi d’égalité et d’autodétermination pour les femmes. Les questions importantes sur l’intégration et la neutralité de l’État y sont également liées. Je regrette donc que le débat soit mené avec autant d’émotion. Une discussion objective, ouverte et équilibrée est nécessaire.

Que souhaitez-vous précisément ?

Moins de généralisations et une discussion qui ne repose pas sur les interdictions et les préjugés. Nous devons, de part et d'autre, être plus à l'écoute et parler beaucoup plus avec les femmes qui portent le voile plutôt que de parler d'elles. Les représentants musulmans devraient toutefois prendre nos questions au sérieux et ne pas interpréter systématiquement nos demandes de précisions comme de l'islamophobie, mais plutôt comme un intérêt sincère.

Pourquoi le débat revient-il sans cesse ?

La société évolue rapidement démographiquement. Les évaluations politiques évoluent également, comme on peut l’observer au sein du parti socialiste par exemple. La question ne peut pas être résolue une bonne fois pour toutes.

Qu’est-ce qui, selon vous, est au cœur du débat ?

Il s'agit de la liberté de religion et de l'autodétermination des femmes. Il faut reconnaître qu'elles portent le voile par choix et qu'elles ne sont pas toutes opprimées. Je trouve très important que nous cherchions à connaître les raisons de leur décision. Et la neutralité religieuse de l’État est au cœur du débat. Cet acquis de la société libérale moderne contribue de manière essentielle à la paix religieuse dans notre pays. Nous devons veiller à ce qu’il en reste ainsi.

Pourquoi les femmes sont-elles souvent au centre du débat sur les vêtements religieux ?

Historiquement, le corps des femmes a toujours fait l’objet de réglementations. Il est donc tout à fait logique que la discussion porte sur un vêtement porté par les femmes. L’idée que les femmes doivent se couvrir est aussi ancienne que celle selon laquelle elles devraient se dévoiler. Ces deux positions sont paternalistes. L’autodétermination de la femme est un aspect essentiel de ce débat. Je veux faire confiance à une musulmane pour qu’elle porte le voile par choix. Dans le même temps, les hommes religieux conservateurs doivent également accepter que les femmes occidentales s’habillent de manière plus légère par libre choix.

À votre avis, est-ce que cela change que les enseignants ou les élèves portent un foulard ?

Oui. En ce qui concerne les enseignants, la question se pose de savoir si et comment le port de symboles religieux ou politiques visibles est compatible avec la neutralité de l'école. Ce débat ne doit pas se limiter au seul voile. Les enseignants doivent être capables de faire la distinction entre leurs convictions personnelles et la représentation d'un État neutre sur le plan religieux. Concilier le port de symboles religieux ou politiques avec une attitude professionnelle est un chemin à explorer. Le Conseil de l'Église évangélique de Suisse ainsi que le Conseil des religions prendront position sur ce sujet au cours des prochaines semaines.

Le port de symboles religieux ou politiques pour les enseignants devrait-il être interdit en général ?

Je ne veux pas anticiper sur les prochaines discussions au sein des différentes instances. Même si les politiciens optaient pour une interdiction, nous devons être conscients qu’une interdiction ne résoudrait pas le problème. Des manipulations subtiles sont également possibles. Le facteur décisif est que les enseignants doivent apprendre à gérer leur vision du monde en classe de manière professionnelle, c’est-à-dire de manière réfléchie.

Les jeunes devraient pouvoir essayer des choses et découvrir ce que cela signifie lorsqu’ils portent des symboles confessionnels. Avec le foulard, il faut être conscient que cela expose les filles musulmanes, pas les garçons. Dans le cas des enfants plus jeunes, les parents doivent également être tenus responsables. La décision d’une fille de porter un foulard se fait dans un contexte familial. Nous devons demander aux parents, mais aussi aux mosquées, pourquoi ils s’attendent à ce que leurs filles s’exposent à cela, mais pas les garçons.

Pour empêcher toute contrainte, des mécanismes étatiques sont également nécessaires. Je pense à des espaces protégés dans l’environnement scolaire où les filles peuvent parler librement. C’est là que le rôle de l’enseignant entre de nouveau en jeu: ce n’est que s’il paraît neutre et accessible que la confiance peut naître afin que les enfants puissent s’exprimer librement.

Que peuvent faire les communautés religieuses dans ce débat ?

Nous sommes amenés à nous justifier sans cesse. Dans une société de plus en plus laïque, tous ceux qui pratiquent leur religion doivent s’impliquer et expliquer ce que signifie croire par conviction dans un monde moderne et rationnel.

Le voile peut être interprété de différentes manières : comme un symbole d'oppression, d'autodétermination ou d'altérité.

Oui. C’est pourquoi il n’est pas utile de présumer trop vite de sa propre interprétation. Une musulmane m’a raconté comment, pendant la guerre de Bosnie, elle avait décidé de porter le voile. Pour elle, c’était le symbole qu’elle était sous la protection d’Allah. Cela m’a touché. En revanche, lorsqu’une musulmane me dit qu’elle ne peut pas retirer son voile en tant qu’enseignante, car cela reviendrait à renier son identité, je me demande si son attitude est professionnelle et si elle est en mesure de représenter un État neutre sur le plan religieux. Les inquiétudes exprimées par la droite conservatrice face à l’étranger, notamment en matière d’égalité, doivent également être prises au sérieux.

Comment la discussion pourrait-elle être rendue plus objective ?

Nous devons tous essayer de ne pas percevoir les questions comme des attaques, mais comme des marques d'intérêt. Et nous devons être capables d'exprimer clairement nos préoccupations, nos craintes, mais aussi nos convictions.
 

Le Conseil fédéral invoque la Constitution fédérale

Au niveau national, l'UDC a récemment déposé plusieurs motions demandant l'interdiction des « couvre-chefs voyants (en particulier le voile) » pour les élèves de moins de 16 ans. La croix chrétienne ou la kippa juive devraient rester autorisées, car elles sont discrètes, précise la motion. En cas de récidive, les élèves risqueraient l'exclusion de l'école ou le retrait du droit de séjour de leurs parents.

Le Conseil fédéral rejette la motion. Dès l'automne 2025, il avait fait référence à la situation juridique dans un rapport détaillé : une interdiction générale du voile dans les écoles serait contraire à la Constitution fédérale. En 2015, le Tribunal fédéral avait annulé une interdiction imposée à une élève à St. Margrethen (SG), estimant à l'époque que cette interdiction violait la liberté de religion et était disproportionnée.

Codes vestimentaires de 100 pages en France

À l’étranger également, les plus hautes juridictions ont annulé des interdictions visant uniquement le foulard. Par exemple, en Suède (2022) ou en Autriche. Dans le pays voisin, la Cour constitutionnelle a déclaré l’interdiction discriminatoire fin 2020 car, par exemple, elle exemptait la kippah. Fin 2025, le parlement a de nouveau adopté une interdiction pour les filles de moins de 14 ans, qui doit s’appliquer à partir de l’année scolaire à venir.

Une interdiction légale du port de symboles religieux à l’école est en vigueur en France depuis 2004. Cela repose sur le principe de laïcité, qui appelle à une séparation stricte entre religion et État. Cela est inscrit dans la constitution depuis 1958. La liste des vêtements religieux interdits est constamment mise à jour par le Ministère de l’Éducation et compte plus d’une centaine de pages.