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Le détroit d'Ormuz
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Des détroits, des ponts et des lignes bleues, jaunes et rouges

édito
Un président des États-Unis qui – en réponse à un pape qui prêche la paix – commence par l’attaquer verbalement puis diffuse, grâce à l’intelligence artificielle, une image de lui aux allures messianiques : c’est pour le moins embarrassant, pour certains même blasphématoire.

Un vice-président des États-Unis, converti au catholicisme il y a seulement quelques années, qui – face à un pape qui, au fond, ne fait que son travail – lui fait savoir qu’il devrait se montrer plus prudent lorsqu’il parle de théologie. Embarrassant.

Un secrétaire à la défense – ou à la guerre, comme on l’a rebaptisé – avec un tatouage sur le biceps qui renvoie explicitement aux croisades, DEUS VULT (« Dieu le veut »), et qui, lors d’un office religieux au Pentagone, cite un célèbre monologue du film Pulp Fiction en le prenant pour une citation biblique. Embarrassant.

Ce ne sont pas de simples gaffes. Ce sont des symptômes. Et des symptômes dangereux, parce qu’ils émanent d’une poignée d’hommes parmi les plus puissants au monde.

Lorsque le langage religieux sert à sacraliser la violence, nous sommes face à une déformation profonde des Écritures. C’est la maladie des fondamentalismes, des suprématismes, des messianismes qui resurgissent, sous diverses formes, un peu partout.

C’est une tentation ancienne : invoquer Dieu pour légitimer les guerres et le pouvoir. Mais c’est aussi une tentation que l’Évangile dénonce avec clarté. « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Matthieu 5,9) : ce n’est pas une formule décorative, mais une prise de position radicale. Cela signifie refuser toute théologie de la guerre, démasquer les faux prophètes qui instrumentalisent Dieu pour justifier la violence, et se tenir aux côtés de celles et ceux qui souffrent – sans exception.

La question est la suivante : et nous, nous sommes-nous situés ? Et surtout, l’avons-nous dit ou seulement pensé ? Avons-nous pris position ? Avons-nous laissé à celles et ceux qui viendront après nous une trace qui permette de reconstruire comment et pourquoi nous nous sommes mobilisés en ce moment historique ? Il ne s’agit pas seulement de dénoncer l’usage dévoyé du message évangélique, mais aussi de condamner les monstruosités auxquelles nous avons assisté. Rien que ces dernières semaines, il y a au moins deux dates à garder en mémoire : le 28 février, lorsque le tandem israélo-américain a agressé l’Iran ; et le 8 avril, lorsque, en moins de 10 minutes, les bombes israéliennes ont frappé le Liban à une centaine de reprises.

Nous voyons des armées miner les mers, fermer des détroits, faire sauter des ponts, recouvrir d’asphalte des lignes bleues pour tracer de nouvelles lignes jaunes (toujours jaunes), et nous, avons-nous exprimé nos lignes rouges ? Celles qui dérivent directement des Saintes Écritures, ces mêmes Écritures que certains confondent avec un film hollywoodien ?

Tandis que les guerres, toutes, continuent de produire des morts, des blessés et des millions de déplacés, la responsabilité des communautés de foi s’accroît. Il ne suffit pas de s’indigner devant une citation mal attribuée.

Nous vivons un temps d’épreuve. Un temps pour dire en quoi nous croyons. Un temps pour parler avec clarté et, peut-être, pour construire et reconstruire des ponts.