
La difficile tâche des aumôniers
Gilles Cavin, pasteur de la paroisse protestante de Sierre
F.S. Vous étiez présent sur les lieux peu après le drame. Quelle est la chose qui vous paraît importante en tant qu’accompagnant spirituel ?
Gilles Cavin. C’est la capacité à être là pour la personne, la capacité à aller la chercher là où elle se trouve pour lui donner la possibilité d’exprimer ce qu’elle ressent.
F.S. Il semble que beaucoup de gens se demandent pourquoi Dieu permet de tels drames.
Gilles Cavin. Chaque malheur qui nous frappe nous incite à revoir notre positionnement face à Dieu. Pour certains, cela va renforcer leur foi ; pour d’autres, cela va la remettre en question, ou peut-être même l’anéantir. De la même façon, une catastrophe peut conforter les personnes incroyantes dans l’idée que Dieu n’existe pas. Si la question du rôle de Dieu dans le drame est fréquente, d’après mon expérience elle ne se pose pas tout de suite. Elle est liée au « pourquoi », c’est-à-dire au sens que nous allons donner à l’événement. Et cela, c’est une réflexion qui vient dans un second temps. Ce que je constate également, c’est que la question du pourquoi n’a pas exactement la même portée existentielle selon qu’il s’agit d’une maladie ou d’une catastrophe naturelle, par exemple, ou d’un drame comme celui de Crans-Montana, où l’on va rapidement rechercher une éventuelle responsabilité humaine. Mais quelle que soit la nature de l’adversité, tôt ou tard les gens se demandent pourquoi le malheur les a frappés, eux en particulier, ou pourquoi ils les épargnés. Et je pense que cette question peut durer toute la vie après un drame tel que celui de Crans-Montana. Parfois, on arrive à trouver une réponse, parfois non.
F.S. Qu’est-ce qui peut faire la différence ?
Gilles Cavin. À mon avis, cela dépend beaucoup de l’image que nous avons de Dieu. Si nous sommes persuadés que la toute-puissance de Dieu doit préserver du malheur les bonnes personnes, alors le drame va mettre à mal cet idéal. Il en va différemment si nous pensons que Dieu est solidaire de notre humanité, dans nos joies comme dans nos peines. Personnellement, je crois en un Dieu qui se fait partenaire de nos vies, et à qui nous pouvons parler librement. Si j’ai envie de lui dire que je trouve que les choses injustes, inadmissibles, ou que je ne suis pas d’accord, je peux le faire : il a les épaules assez solides et il ne s’en ira pas.
F.S. Dans l’épître aux Romains, il y a un verset qui dit que l'affliction produit la persévérance, que la persévérance produit l’endurance, et que l’endurance mène à l'espérance. Comment expliquer cela à une personne qui souffre ?
Gilles Cavin. Il y a beaucoup de versets sur la souffrance dans la Bible. Mais dans la vraie vie, il faut avoir du recul pour pouvoir éventuellement dire qu’une épreuve nous a fait grandir. D’ailleurs, si vous lisez l’histoire de Jonas, vous verrez qu’il reconnaît avoir été rejoint par Dieu au cœur de sa détresse, mais il en témoigne après coup.
Jérémy Dunon, aumônier et pasteur de l’Église protestante de Genève.
F.S. Dans son livre « L’Autre Dieu », la théologienne Marion Muller-Collard laisse entendre que l’aumônier n’est pas toujours très bien reçu par la personne qui souffre, parce qu’il représente un Dieu dont elle se sent abandonnée. Qu’at-elle fait au Bon Dieu pour mériter une telle chose ?
Jérémy Dunon. C’est vrai que cette question revient souvent, non seulement chez les croyants, mais aussi chez les non-croyants. À la base, il y a cette idée qu’il est possible d’attribuer une intention à Dieu, ou à un être supérieur avec lequel nous aurions passé un accord : si nous faisons de notre mieux, nous serons protégés. L’irruption du malheur apparaît comme un manquement de sa part au contrat. Le piège, pour l’aumônier, serait d’accepter de parler pour ce Dieu dont la personne veut justement s’éloigner, parce qu’elle est en colère. Cela reviendrait à prendre la défense de l’innommable, de l’impensable. Je suis absolument d’accord avec le positionnement de Marion Muller-Collard, quand elle choisit d’être le porte-voix d’un autre Dieu, pour qui c’est la miséricorde qui compte.
F.S. En même temps, on lit à de multiples endroits dans la Bible que l’épreuve est une source d’édification…
Jérémy Dunon. Oui, la Bible nous encourage à accepter l’épreuve et à la dépasser pour nous rapprocher de Dieu. Mais ces passages ne doivent pas renforcer l’idée les malheurs nous sont envoyés parce qu’une faute a été commise et que nous devons la payer. Lorsque Jésus rencontre un aveugle de naissance et que ses disciples lui demandent qui, de lui ou de ses parents, a péché pour qu’il soit infirme, Jésus répond : ni l’un ni l’autre, « c’est afin que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ». Donc, au lieu de pourquoi le mal s’abat sur nous, il faut se rappeler que Dieu nous a donné des ressources internes pour surmonter les tragédies.
F.S. En fait, nous sommes tous confrontés un jour ou l’autre au malheur, cela fait partie de la vie…
Jérémy Dunon. Vivre est un risque en soi ! Il n’est pas possible d’éradiquer tous les dangers et les risques. Personne n’apprend à marcher sans tomber, et c’est précisément en tombant qu’on apprend à avancer ; c’est ce qui fait que nous sommes toujours là aujourd’hui. Nécessairement, on grandit sur le plan humain et spirituel en se relevant après chaque chute. Le but de la foi en « l’autre Dieu », celui qui veut la miséricorde, est d’avoir de la pitié pour notre propre faiblesse et pour celle des autres. Pour moi, la miséricorde s’exprime dans l’attention et l’amour dont on peut faire preuve les uns pour les autres dans les moments de tristesse et de douleur, car la miséricorde de Dieu nous redonne la puissance d’agir. En ce sens, les personnes qui se sont démenées pour secourir les victimes sur place ont fait l’œuvre de Dieu, ils ont incarné l’amour de Dieu ici-bas.

