
IA : la tentative de médiation du Saint-Siège
«Désarmer l’IA», c’est ce que la presse a retenu à chaud de la première encyclique de Léon XIV depuis son entrée en fonction.
Mais ce texte sur «la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle» aborde, outre les conflits armés, la dignité au travail, les liens entre vérité et démocratie, et la crise du multilatéralisme.
Certains y voient l’équivalent de Rerum novarum (1891), qui avait posé les bases de la doctrine sociale de l’Église face à la révolution industrielle. Magnifica humanitas, présentée par le pape en personne, accompagné entre autres par Chris Olah, spécialiste de l’intelligence artificielle et cofondateur d’Anthropic, entreprise opposée à l’administration Trump notamment sur l’éthique militaire, montre aussi une innovation sur le plan des relations internationales.
L’Église catholique a produit nombre de contenus sur l’IA. Quelle est la nouveauté?
FRANÇOIS MABILLE:Le texte synthétise des messages précédents, mais deux aspects sont ici originaux dans le regard porté sur la technologie. D’abord, l’apport anthropologique. Magnifica humanitas rappelle que l’IA n’est pas une intelligence humaine. Elle calcule, mais ne discerne pas, simule, mais ne vit pas. L’intention est de maintenir la primauté de l’intelligence humaine, la conscience, la liberté, la responsabilité. Il y a le sentiment que, comme à la fin du XIXe siècle avec l’émergence du capitalisme, l’IA apporte des révolutions avec des conséquences dans tous les domaines et les milieux, et qu’il s’agit de réfléchir à la manière dont l’humain peut rester maître de l’outil et non inféodé à lui. Enfin, le texte est organisé en trois grands thèmes: l’IA et ses conséquences, l’IA et le travail, l’IA et les relations internationales.
Ce dernier point propose une lecture géopolitique au prisme de l’IA et pointe quatre grands risques: la concentration du pouvoir par des groupes privés qui peuvent désormais orienter l’accès au savoir, à l’économie, à la participation sociale, au détriment des États; le creusement des inégalités Nord-Sud; les lacunes démocratiques avec la confusion du vrai et du faux; la militarisation de l’IA et le risque que des décisions de mise à mort soient confiées à des systèmes autonomes et non à des humains.
La forme aussi a interpellé. Le pape a présenté le texte en personne aux côtés, entre autres, du fondateur d’une société d’IA…
C’est un aspect important, qui s’inscrit dans une dynamique instaurée par le Vatican depuis 2020 et son Rome call for AI
Ethics: l’Église tente de réunir universitaires, entreprises de la tech, religieux, États, organisations internationales pour mettre en place une sorte d’écosystème de l’IA qui maintienne la coexistence et la diversité d’économies et de civilisations pour bâtir un consensus qui s’oppose de facto à l’IA telle que vue par l’administration Trump et la Silicon Valley.
Certains y voient un succès du soft power catholique…
C’est un exemple de soft power, mais on peut aussi l’analyser du point de vue de la médiation, à l’image des fonctions médiatrices traditionnelles dans la diplomatie pontificale. Sauf qu’ici, le Saint-Siège tente de créer un espace transversal qui associe de nouveaux acteurs et propose une médiation nouvelle qui offre une vision normative du monde fondée sur la dignité de l’humain et la justice. Il ne s’agit pas juste d’un appel moral, mais d’une réelle tentative d’apporter une solution pratique, une dynamique que le pape François avait déjà instaurée dans d’autres domaines: il y a la volonté de réunir des acteurs pour créer quelque chose avec eux.
La valeur de cette encyclique se mesurera donc au nombre d’acteurs qui se saisiront de cet appel?
On verra, en effet, si les réactions consistent à dire «merci, nous enregistrons votre vision» ou si des actions suivent. Il est intéressant de voir que, juste avant la publication, le pape, dans un acte de gouvernance fort, a décidé la création d’une commission interdicastérielle. Cela signifie que certains sujets sont trop importants pour être traités en silo, mais nécessitent une collaboration et des apports transversaux au sein de la curie.
Laudato sí’ avait été jugée crédible scientifiquement. Ici, les solutions concrètes sont-elles réalistes?
Contrairement à Laudato sí’, le texte reconnaît d’emblée qu’on ne peut avoir de jugement définitif sur les normes à mettre en place, car l’IA évolue sans cesse, à l’inverse de l’environnement, pour lequel on avait des données très nettes. Avec l’IA, impossible de dire où l’on va. On trouve cependant à plusieurs reprises un appel à la responsabilité partagée, qui consiste à dire à chaque type d’acteurs – y compris l’Église elle-même, le monde éducatif, politique, les médias – qu’il s’agit d’être responsable, de préparer les esprits, d’éduquer à ces changements, de travailler ensemble, de mettre en place des normes, de s’appuyer sur le multilatéralisme.



