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© iStock/Amy Mitchell

Abus: le difficile examen de conscience du protestantisme

Camille Andres (Réformés), Laure Salamon (Réforme)
30 septembre 2026
 
7 min de lecture
RÉACTION
Si les Églises luthéro-réformées disposent des procédures pour faire face aux abus, la mise en œuvre de celles-ci se fait parfois dans la douleur. En France et en Suisse, rencontre avec des acteurs qui prennent conscience du changement profond qui les attend.

Ces dernières années, plusieurs victimes ont dénoncé des agissements et abus présumés de professeurs de théologie ou de pasteurs. Mais la réaction des institutions n’a pas toujours été rapide, limpide et exemplaire. Qu’est-ce qui empêche une réelle prise en compte de ces situations dans les Églises luthéro-réformées? Une chose est indiscutable, la gravité de l’enjeu est comprise, des procédures existent. 

«On assiste à une vraie prise en main du sujet depuis dix ans que des cadres ont été posés. Nous commençons à mettre en œuvre ces procédures. Ce qui a peut-être manqué, c’est la garantie que l’institution se tiendra aux côtés d’une personne qui s’exprime», avance Yves Bourquin, président de l’Église réformée neuchâteloise et vice-président de la Conférence des Églises réformées romandes (CER).

Mais «rédiger des standards est une chose… les appliquer en est une autre. C’est un long travail», remarque Marie-Jo Aeby, porte-parole du groupe SAPEC, association suisse de soutien aux personnes abusées par des autorités religieuses. D’autres interlocuteurs romands situent une réelle prise de conscience en 2024, avec la publication de l’étude ForuM sur les abus dans l’Église protestante d’Allemagne (EKD).

Selon Pierre Magne de la Croix, président du conseil de l’Église protestante réformée d’Alsace et de Lorraine et vice-président du conseil de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine (Uepal), certains éléments ne sont pas spécifiques aux Églises: culture de l’autorité, réflexe d’un corps professionnel qui se protège.

Les études massives et chiffrées qui avaient conduit à des prises de conscience côté catholique restent manquantes dans le protestantisme. Plus pour longtemps: l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS), faîtière qui regroupe 25 Églises membres, a commandé une enquête (dont le rapport final est prévu pour 2028) qui doit réfléchir entre autres aux spécificités protestantes des abus. Or, sans chiffres clairs ou étude précise, difficile de prendre la mesure du problème. 

«Cette sous-estimation existe ailleurs. Une société met du temps à réaliser l’horreur. Il y a un sentiment de sidération, on ne veut pas y croire», décrit Marie-Jo Aeby.

Une affaire de famille

Et ce, d’autant plus dans une Église. C’est peut-être le premier frein à cette prise en compte de la parole. «Nous sommes dans une culture ecclésiale qui se veut heureuse, fraternelle, respectueuse, saine. Ce n’est pas facile d’être à l’écoute et de recevoir des éléments qui ne vont pas dans ce sens», estime le pasteur Pierre Magne de la Croix.

Déjà dénoncé dans l’Église catholique, un autre élément revient chez tous nos interlocuteurs: l’entre-soi, la «famille protestante», un contexte où tout le monde se connaît ou presque. Où les liens entre membres sont très forts. Où une personne peut souvent porter différentes casquettes et connaître des conflits d’intérêts. Selon Christian Baccuet, président du Conseil national de l’Église protestante unie de France (EPUdF), «les questions de violence en famille sont toujours extrêmement compliquées parce qu’il y a beaucoup d’a fect et de proximité, ce qui rend les prises de conscience et les interventions plus complexes».

Le protestantisme francophone est aussi caractérisé par «une certaine endogamie» (tendance à épouser une personne de son milieu). Or, dans ces communautés où familiarité et proximité sont plus fortes qu’ailleurs, «qui aurait envie d’être la brebis galeuse qui rompt la belle harmonie familiale? observe une docteure en théologie protestante. Dans tous les cas, le coût serait élevé (perdre sa communauté, son emploi, sa carrière, parfois son logement). En particulier en Suisse, où la phobie de la confrontation et du conflit n’aide pas».

Une pasteure de l’Église protestante unie évoque «une force obscure qui relie les gens, qui les aveugle» et qui incite à défendre, par exemple, un pasteur accusé d’agressions sexuelles avant de s’intéresser au récit des victimes. Sans compter que les institutions, qui vivent une période de repli, cherchent à tout prix à préserver leur image au sein de la société. Cet entre-soi explique la difficulté pour les victimes à témoigner. Tout comme le fait que, près de dix ans après #MeToo, notre société n’est pas encore prête à écouter toutes les situations. Faire prendre conscience de ce vécu et le nommer représente parfois le parcours d’une vie.

Une gouvernance qui interroge

Un autre point faible pourrait expliquer la difficulté de faire émerger des témoignages: des procédures peu suivies. Dans certains cas d’abus, des rumeurs persistantes ont circulé durant des années: «Tout le monde savait», «secret de polichinelle…» Certaines institutions se sont parfois réfugiées derrière l’absence de plainte pour ne pas agir. Or déposer plainte reste une démarche complexe pour les victimes.

Mais hors de toute procédure officielle, l’enjeu n’est-il pas celui de la déontologie professionnelle, domaine dans lequel l’institution peut prendre ses responsabilités? Par le passé, bien des abus ou des situations pouvant y conduire ont été tolérés parce qu’ils n’enfreignaient pas le code déontologique. Entretenir des relations sexuelles avec des étudiantes ou des personnes accompagnées, de la part d’un pasteur ou d’un professeur de théologie, n’a pas toujours été vu comme problématique. «La déontologie est définie par les pairs. Elle n’est pas soumise aux lois judiciaires ou civiles. Il est à mon sens essentiel de la reprendre», estime Yves Bourquin. «Il est important de prendre en compte non pas une asymétrie seule mais un cumul des asymétries (différence d’âge, de fonction, de maturité, d’argent, de niveau social, de responsabilité éducative ou d’accompagnement…)», observe Pierre Magne de la Croix.

D’une manière générale, même si une prise de conscience a eu lieu, que des formations sont organisées, que des procédures claires existent, c’est peut-être une sensibilité globale au sujet qui fait encore défaut. «Dans nos Églises, on ne sait tout simplement pas reconnaître une situation d’abus, d’emprise, ni accueillir une victime. Même les principes éthiques sont vacillants: j’observe que certains préfèrent ne rien faire plutôt que de soutenir une personne victime de violences présumées. Parce qu’il y a toujours le risque d’abîmer à tort la réputation de quelqu’un. Pour moi, ce n’est pas une option. Ne rien faire, c’est être complice», estime un employé de l’Église évangélique réformée vaudoise.

Une horizontalité qui dilue les responsabilités

Autre problème pointé par beaucoup d’interlocuteurs: la dilution de la responsabilité en raison des structures mêmes des Églises protestantes. Cynthia Guignard, chargée des relations avec les Églises pour l’EERS, rappelle l’organisation d’une conférence en 2024 «sur l’analyse des causes spécifiques des abus en milieu réformé. Elle avait montré que les structures fédéralistes et décentralisées pouvaient créer un terreau favorable aux abus, parce que la responsabilité est diffuse. Personne ne sait comment constituer un dossier». Le dernier cas mettant en cause un théologien suisse est flagrant. Différentes institutions se sont renvoyé la responsabilité de traiter cette affaire. Côté français, une pasteure de l’EPUdF témoigne anonymement: «Les différentes instances de l’EPUdF se rejettent la responsabilité. Quand on signale une situation, on ne trouve jamais le bon interlocuteur. Qui est responsable: le conseil national, la région, le conseil presbytéral, la commission de discipline, le nouveau groupe de travail sur les violences?» Pour le grand public en quête de transparence, cette dilution des responsabilités paraît incompréhensible, voire chargée d’une certaine hypocrisie. 

De plus, l’autonomie relative de chaque structure crée une autre difficulté: la mise en place de standards, règles et pratiques de prévention uniformes se révèle complexe. En 2025, une série de standards pour la protection de l’intégrité personnelle a donc été adoptée par le conseil de l’EERS après plusieurs années de discussions. Certes, il ne s’agit que de «recommandations, et de lignes directrices», reconnaît Cynthia Guignard. «Mais un langage commun a été créé.» Un premier jalon de posé.