
De criminel, le suicidé est devenu une victime
Protestinfo. Qu’est-ce qui a changé dans la vision sociale du suicide ?
Matthieu Lustman. Pendant des siècles, se donner volontairement la mort a souvent été considéré comme un acte immoral. Les approches philosophique et religieuse prévalaient : l’essentiel était de savoir si la mort volontaire était en soi chose licite ou illicite, s’il s’agissait d’un acte de lucidité, de liberté, ou la pire des lâchetés. À partir du XIXe siècle s’est amorcée une évolution. L’approche scientifique a progressivement supplanté le débat moral. Cette nouvelle approche est essentiellement clinique : elle consiste à décrire, à expliquer. Elle a permis de lever en partie le tabou – le suicide n’est plus considéré comme un crime – et de mettre en œuvre une politique de prévention.
Peut-on parler d’un changement de paradigme ?
Oui, et depuis le suicide est de moins en moins objet d’opprobre moral. Se tuer est considéré par 80 % des Français comme un signe de grande souffrance. Ils ne sont que 10 % à y voir un acte de lâcheté et 7 % de courage. Se donner la mort, ce n’est plus remettre en cause le message d’espoir du Christ, ce n’est plus céder à la tentation du diable. L’acte s’explique plutôt par la maladie mentale, la souffrance, la perte du lien social qui enlèverait tout autre choix à la personne. De criminel, le suicidé est devenu une victime.
Ainsi, le suicide a changé de statut…
Oui et non. D’un côté, longtemps considéré comme une fatalité, le suicide s’est mué en mort prématurée évitable. L’obligation morale de prévenir le suicide s’est peu à peu imposée, doublée d’une quasi-obligation pour chaque pays de présenter de bons indicateurs de santé publique. De plus, qui dit victime dit coupable : il faut trouver un responsable. À partir de là, la jurisprudence a commencé à évoluer et, pour la première fois, au XXe siècle, l’État a été condamné en France pour le suicide d’un détenu en prison. Cependant, en devenant un sujet d’étude scientifique, le suicide n’est pas pour autant devenu un objet neutre, dépassionné, exempt de croyance et d’idéologie. En fait, il n’existerait pas de séparation radicale entre approche religieuse et scientifique ; en revanche, il subsisterait des points de convergence : dans les deux cas, le suicide représenterait une négativité absolue – la vie est sacrée. Les politiques de santé publique s’appuient, elles aussi, sur des valeurs, des normes, c’est-à-dire sur une forme de morale. Le suicide relèverait donc toujours d’enjeux moraux, mais ces derniers ont changé.
De nouvelles valeurs morales sont ainsi apparues…
Les anciennes valeurs sociales de référence, honneur, obéissance, esprit de sacrifice et recherche du salut, sont moins présentes. Lorsque ces valeurs prédominaient, le suicide était condamné (suicide égoïste), le sacrifice était valorisé (suicide altruiste). Ainsi le jugement moral ne portait pas tant sur l’acte que sur son intention : se tuer pour des raisons personnelles était le pire des crimes, tandis que sacrifier sa vie pour autrui, pour sa patrie ou pour une idée était l’acte de noblesse par excellence. De nos jours, les choix personnels priment sur ceux de la communauté et en même temps la vie est devenue sacrée. Le sacrifice perd de sa noblesse ; il est plutôt interprété comme une dépression masquée. Progressivement, de nouvelles questions ont surgi : vouloir se donner la mort peut-il être un choix rationnel ou non ? Dans une société où l’autonomie est une valeur cardinale, dans quelle mesure est-il moralement légitime de s’opposer à ce qui pourrait être considéré comme un libre choix ? La question morale porte à présent sur les situations où il est légitime de respecter la volonté d’un individu d’être maître de son destin.
Quid de la prévention du suicide ?
Elle est récente et s’est faite en trois grandes étapes : les prémices de 1950 à 1970, une phase de développement de 1969 à 1993 et une phase de reconnaissance institutionnelle depuis 1994. Avant 1950, existait une séparation nette entre le suicide, aboutissement fatal d’un trouble psychiatrique, et la tentative de suicide qui était jugée non sérieuse. Il y avait peu de place pour la prévention. La question a émergé sous l’impulsion de plusieurs acteurs comme Chad Varah, Ringel, Stengel et Shneidman. Avec la création à Londres des Samaritains en 1953, Chad Varah est considéré comme l’inventeur de la téléphonie sociale. Ringel et Stengel ont souligné l’importance de la prise en charge médicale de toutes les tentatives de suicide, même hors contexte psychiatrique grave.
S.O.S Amitié : l’idée d’un pasteur
L'association SOS Amitié offre un espace d’écoute par téléphone ou par mail, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, entièrement anonyme. Elle a été créée en France en 1960 par le pasteur Jean Casalis. Ce service d'aide a été inspiré par le modèle des Samaritans, créé à Londres en 1953 par le révérend Chad Varah. Son pendant helvétique est La Main Tendue (Tél. 143). Cette ligne a été ouverte en 1957 par le pasteur zurichois Kurt Scheitlin. Elle est également inspirée du concept de prévention du suicide fondé par Chad Varah.



