
« Check pasteur » : chasse aux hérétiques chez les protestants
Jésus est-il ressuscité ? Dieu condamnera-t-il, lors du jugement dernier, ceux qui refusent son offre de pardon ? Le Salut vient-il des Juifs ? Le Saint-Esprit peut-il libérer les gens de l’égoïsme, des addictions, des conséquences de l’avortement, des liens occultes et des maladies inutiles ? Voilà le genre de questions proposées par le questionnaire Check-Pasteur pour repérer les « pseudo-Églises » dirigées par des brebis égarées.
Cet outil d’évaluation est l’œuvre du Forum citoyen suisse, un groupuscule conservateur créé en 2020 à Zurich. Son argumentaire s’appuie sur plusieurs constats qui s’emboîtent dans un raisonnement en cascade. Premier point : les politiciens sont faillibles ; d’ailleurs, la plupart « tombent facilement dans l'opportunisme et la corruption ». Deuxième point : les Églises sont composées d’hommes et de femmes qui ne sont pas parfaits non plus. Elles sont même nombreuses à suivre la même pente glissante que la société séculière. Certains pasteurs adoptent ainsi « n’importe quel battage publicitaire de l'esprit du temps et défendent les droits des minorités les plus bruyantes », de sorte que les « chaires résonnent souvent de manière écologique, socialiste, multisexuelle et neutre en termes de genre ». Enfin, troisième et dernier point : il existe des Églises qui suivent l’Évangile et qui connaissent une vie ecclésiale florissante, preuve que « la pratique sérieuse des commandements de la Bible y est appliquée ». Leur rôle est de dénoncer les dérives étatiques et politiques – ce qu’entend précisément faire le Forum citoyen suisse avec son questionnaire.
Sphincter anal abîmé
Derrière cette initiative, on retrouve l’historien et publiciste zurichois Daniel Regli. En 2017, cet ancien conseiller municipal UDC s’était distingué en pestant contre une subvention accordée à un site d'éducation sexuelle, qu'il accusait entre autres de promouvoir la sodomie. « On n'y trouve rien sur ce qui pousse les gays à s'ôter la vie entre 30 et 40 ans parce que leur sphincter anal ne tient plus bien, avait-il déclaré en pleine séance. C’est parce qu'ils ne veulent pas se promener en couche-culotte qu'il y a des suicides ! »
Daniel Regli était alors actif au sein du Lobby suisse des familles, créé à son instigation en 2008. L’année suivante, le Lobby se fait remarquer avec sa campagne contre l'EuroPride ; il reproche à cet événement d’encourager « un mode de vie qui, comme cela a été prouvé, plonge les gens dans un grand malheur ». À l'approche de la parade, les membres du Lobby auraient prié pour que « Dieu lui-même empêche la manifestation » en la noyant sous la pluie. À partir de 2010, le Lobby suisse des familles affiche ses convictions anti-avortement en participant à l'organisation de la « Marche pour la vie », présidée jusqu’en 2021 par le même Daniel Regli.
C’est en 2020 que le Lobby suisse des familles devient le Forum citoyen suisse – avec pour directeur Daniel Regli. La lutte contre les mesures prises par la Confédération pour lutter contre la pandémie de coronavirus devient le cheval de bataille du nouveau lobby, qui participe à de nombreuses manifestations et soutient les référendums contre la loi Covid.
Deux plaintes déposées
Cependant, en automne 2020, Daniel Regli est vivement critiqué suite à la publication d’un article dans le magazine chrétien ideaSpektrum, où il soutient que le confinement visant à protéger les personnes âgées est disproportionné et coûteux. Il est alors accusé de ne pas appliquer pareillement les principes de l'éthique chrétienne au début et à la fin de la vie humaine. Mis sous pression, il démissionne en mars 2021 de sa fonction de président l’association « Marche pour la vie ».
Mais il reste la figure de proue du Forum citoyen suisse. En mai 2023, en réponse à la « sécularisation très dommageable » des milieux ecclésiastiques, le questionnaire Check pasteur est envoyé par courrier électronique à 7 353 représentants des Églises réformées, dont plus de 500 en Suisse romande. Parallèlement, environ 5 000 exemplaires papier sont distribués à l’entrée des offices et autres manifestations religieuses.
L’opération suscite rapidement de vives critiques. Indépendamment des questions, jugées tendancieuses (lire encadré), c’est surtout la mise en ligne des adresses électroniques des sondés qui soulève les protestations. Une plainte est d’ailleurs déposée courant 2023 auprès du Préposé fédéral à la protection des données. Ce dernier décide que les adresses et les réponses recueillies ne peuvent pas être publiées sans l’autorisation explicite des principaux intéressés. Le Forum Citoyen Suisse riposte avec une plainte auprès du tribunal administratif de Saint-Gall. En vain : au mois d’octobre 2025, les juges estiment qu’il n’y a pas d'intérêt public prépondérant à rendre ces informations publiques. Elles sont donc effacées sur le site internet du Forum Citoyen Suisse.
Démissions réclamées
Au final, seules deux personnes remplissent le questionnaire, dont sa co-auteure Susanna Schuppli-Kägi, pasteure aujourd’hui décédée. Comment expliquer cet insuccès ? Président ad intérim du Réseau évangélique suisse, Michel Siegrist avance une piste : « Ce questionnaire correspond aux vues d’une petite frange du mouvement évangélique. Au sein même des communautés concernées, il y en a sans doute passablement qui ne se retrouvent pas dans les réponses proposées. » Pour Daniel Regli, la vérité est ailleurs : la plupart des personnes contactées n’ont pas répondu parce qu’elles « ne croient pas aux messages fondamentaux de l'Évangile. Elles ne sont donc pas à leur place. Si elles avouaient qu’elles ne sont pas des envoyées de Jésus au service de l'Église, mais des libres penseurs, des agnostiques ou des athées, elles devraient démissionner. » Bref, ce silence radio prouve qu’il existe des « menteurs ». Avec la réimpression des questionnaires en allemand et en français, le Forum citoyen suisse compte maintenant relancer la campagne dans les deux régions linguistiques, en distribuant les exemplaires à l’entrée des synodes, des services pastoraux et autres événements religieux.
Désaveu généralisé
« Les questions formulées dans le questionnaire Check pasteur démontrent une orientation conservatrice extrême qui n’est pas dans l’esprit réformé », affirme Yves Bourquin, vice-président de la Conférence des Églises réformées romandes (CER). Et de préciser que le Forum citoyen suisse n’entretient aucun lien institutionnel avec les Églises reconnues en Suisse et n’est pas un organisme étatique.
Interrogées, les Églises réformées de Suisse romande confirment qu’elles n’ont aucune part dans la campagne Check-pasteur. Ainsi, le Conseil synodal de l’Église évangélique réformée du Canton de Vaud « tient à se distancier de la vision clivante qui la sous-tend ». Même son de cloche du côté des Églises évangéliques réformées Jura-Berne-Soleure, qui « tiennent à souligner qu’elles ne cautionnent absolument pas la démarche clivante et génératrice de méfiance adoptée par le Forum Citoyens Suisse, incompatible avec l’éthique réformée ».
En Valais, le vice-président du Synode de l’Église réformée évangélique du canton, Gilles Cavin, s’aligne également sur la position de l’Église nationale. L’Église protestante de Genève souhaite pour sa part souligner que « le dialogue théologique ne saurait prendre la forme d’une évaluation des convictions personnelles par des instances extérieures, mais doit être fondé sur l'écoute et l'échange. »



