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©Paroisse de Tramelan
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©Paroisse de Tramelan

Pourquoi devenir ministre d’une communauté en déclin?

Doux déclin
Pas évident de démarrer dans un métier où toutes les portes semblent se fermer. Trois jeunes pasteurs partagent leurs raisons d’espérer.

C’est une scène cocasse et mélancolique. Dans Ceux qui appartiennent au jour (Editions de Minuit, 2024), Emma Doude van Troostwijk dresse le portrait de trois générations de pasteurs, sous le même toit, en proie à différentes fragilités: maladie, burn-out, doutes.

Alors que sa consécration approche, le frère de la narratrice se retrouve lors d’un culte devant une assemblée presque vide, avec sur les bancs sa famille, seule représentante d’un protestantisme uni, solidaire, digne, mais terriblement esseulé.

Ces moments de questionnement, les jeunes ministres romands les traversent aussi. «Oui, il m’arrive de me demander si le protestantisme existera dans dix, quinze, vingt ans», reconnaît Micha Weiss, 29 ans, aumônier à l’Université de Neuchâtelet pasteur jeunesse au Val-de-Travers. «Quand j’ai commencé mon bachelor de théologie, à mon grand désespoir, j’étais la seule étudiante», se remémore Caroline Witschi, 29 ans également, pasteure à Tramelan (Jura bernois). «On parle entre collègues du fait que l’on traverse la fin d’une période d’hégémonie de nos Églises», témoigne Noémie Emery, 35 ans, ministre à Cossonay (Vaud).

Espaces alternatifs
Lucides sur la diminution rapide de leurs communautés, les trois professionnels ne sont pas en proie au déclinisme. Au contraire, ils sont d’une génération entrée dans le métier en connaissance de cause ,consciente que le protestantisme était déjà un espace d’innovation, presque alternatif, comme un terrain à explorer. «Tout à l’origine, je suis venue pour révolutionner les activités pour les enfants», témoigne Caroline Witschi. «Je savais d’emblée qu’il allait falloir de la créativité pour rejoindre les gens, que l’on était dans une sorte de retour à l’essentiel. Cette approche était presque une motivation», assure Noémie Emery. Micha Weiss raconte n’avoir «jamais été trop attiré par l’idée de faire carrière».

Une génération consciente aussi que le futur est complexe à habiter, quel que soit le secteur. «Avec la montée des violences, la crise climatique, les extrémismes, la désinformation, se projeter à long terme est difficile. On vit l’incertitude au quotidien.

Finalement, les relations humaines, la vie communautaire, notamment en Église, restent un des endroits où je vois le plus d’avenir et de sens. L’institution ecclésiale en tant que telle va peut-être être bousculée, mais les communautés, l’Église avec un grand E va continuer à exister, peut-être même devenir plus importante», partage Micha Weiss. «On sait bien aujourd’hui qu’une croissance infinie dans un monde fini n’est pas possible sur le plan écologique, et cette logique vaut pourtout», estime de son côté Noémie Emery. «Décroître en tant qu’Église, c’est aussi participer de ce mouvement qu’il faut faire si en: ralentir, prendre le temps de réfléchir, être davantage dans l’intime, moins nombreux, moins grands, plus humbles…»

Frictions et ouverture
Le quotidien est fait de doutes et de tensions parfois «parce que l’on s’agrippe encore à ce que l’on a. C’est difficile de s’ouvrir à du neuf. On perd parfois toute notre énergie à garder la tête hors del’eau», observe Micha Weiss. «Je n’ai pas de deuil à faire d’une Église plus grande, mais mon public, plus âgé, oui, et je dois l’accompagner dans ce processus», témoigne Noémie Emery. Réinventer le protestantisme, c’est aussi lâcher prise, essayer des choses: «On a arrêté de tenir la liste des présences au caté. Pour moi, il doit y avoir de la liberté et du plaisir, il y a déjà assez d’obligations dans d’autres lieux et activités. Il faut laisser la liberté à chacun de venir, de se sentir accueilli et plus responsable de soi-même aussi»,assure Caroline Witschi.

Noémie Emery, aussi impliquée dans le projet innovant Open Source Church, insiste: «Il ne faut pas uniquement se concentrer sur la fin, mais s’investir aussi dans des projets pionniers.» L’espérance, pour Micha Weiss, c’est «habiter l’incertitude.

Et se souvenir que bien des choses peuvent encore nous surprendre: Dieu continue à agir là où nous sommes». «On est certes face à des églises vides, mais comme le tombeau vide, cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien, mais qu’il existe un ailleurs, autrement, et rempli de foi»,conclut Caroline Witschi.