
Crise du pastorat
Qu’est-ce que l’approche par compétences, ou APC ? Selon une définition courante, c’est un modèle pédagogique centré sur la capacité de l’étudiant à mobiliser des ressources pour accomplir des tâches concrètes et complexes. On dira que c’est le savoir-agir, par opposition au savoir-faire et au savoir-être, qui constituent, avec les connaissances théoriques, des exemples de ressources. En somme, il est bien de posséder des ressources, mais si vous n’avez pas la compétence de les exploiter judicieusement, elles risquent de ne pas vous être très utiles.
Pour développer ce savoir-agir, les étudiants sont très vite immergés dans la réalité, où les problèmes ne se répliquent jamais à l'identique. En amont, les compétences nécessaires à l’exercice de leur profession doivent avoir été identifiées dans un référentiel, c’est-à-dire dans une liste de savoirs, de techniques et de comportements souhaités. Il s’agit donc, avant toute chose, de mener une réflexion sur le cœur du métier afin de déterminer, pour chaque tâche, la compétence requise correspondante.
Ted Talk et podcasts
C’est précisément ce travail que propose de faire le Réseau évangélique suisse (RES) dans un document inédit de 41 pages, intitulé « Pastorat 2.0 ». Pour élaborer ce document, les auteurs n’ont pas ménagé leurs efforts : « Nous avons lu, posé des questions aux présidents d’unions d’églises en Suisse romande, vécu un Think Tank avec des ministres choisis, suivi le Forum de la formation organisé sur cette thématique par le Conseil national des évangéliques de France, et discuté à droite et à gauche avec des pasteurs, des étudiants, des professeurs et des paroissiens. »
Comme exemples de compétences requises pour le métier de pasteur, cette œuvre collective propose notamment une spiritualité personnelle (discipline, pratique spirituelle et rencontre personnelle avec Dieu), ainsi qu’une capacité à prêcher et à communiquer de diverses manières en fonction du public et du contexte (Ted Talk, vidéo ou podcast, etc.). « L’étude de nouvelles formes d’enseignements, l’art oratoire, la capacité de dire l’essentiel en trois minutes, la découverte et la pratique du métier d’influenceur sont autant de savoirs qui devront être connus et maîtrisés dans cette compétence », précise-t-on dans ce document.
Autre compétence attendue : la capacité à accompagner les gens – rôle habituellement associé à la cure d’âme et à la relation d’aide. En l’occurrence, il s’agirait « d’ouvrir cette compétence » en incluant de nouvelles méthodes de travail, comme le coaching et le mentorat.
Un nouveau paradigme
Mais toutes les compétences requises ne devraient pas nécessairement être réunies en une seule et même personne. Toujours selon ce document, il s’agira de faire preuve de créativité, notamment en réfléchissant aux compétences qui doivent être salariées et celles qui peuvent être confiées à des bénévoles. Il faudrait également se mettre d’accord sur le degré d’approfondissement des connaissances théologiques pour chaque type de ministère – par exemple pasteur-théologien, pasteur-leader ou pasteur-accompagnant. « Nous sommes convaincus que Dieu appelle toujours, mais ce qui est proposé aujourd’hui ne répond pas ou plus trop aux appels », relève Michel Siegrist, président ad intérim du Réseau évangélique suisse et co-auteur. Ainsi, les Églises sont appelées à « clarifier leur vision du pastorat et des ministères » en définissant les compétences attendues.
Quant aux institutions de formation, elles sont invitées à un dialogue constant avec les dirigeants des Églises et des missions. Actuellement, il y a un déphasage entre l’éducation académique des pasteurs et les réalités pratiques du terrain. « L’Église et la théologie universitaire institutionnalisée se sont éloignées l’une de l’autre, lit-on encore dans ce document. Aujourd’hui, il est largement admis que la formation théologique classique, institutionnelle et formelle des pasteurs à plein temps ne sert pas suffisamment au développement d’assemblées spirituellement vivantes. » Cette formation se concentre principalement sur les activités ecclésiastiques. Or, partout dans le monde, « les Églises se plaignent de recevoir des pasteurs issus d’écoles de théologie qui sont bien formés sur le plan académique, mais qui n’ont pas les compétences pratiques et spirituelles nécessaires pour exercer un ministère pastoral. »
Métier de pasteur : quo vadis
Le Réseau évangélique suisse (RES) parle d’un « flou » autour du métier de pasteur. Pas facile de s’y retrouver entre ses multiples définitions et appellations ! De prédicateur-docteur, le pasteur a lentement évolué vers l’animateur-écoutant, avec un passage d’un rôle d’autorité et d’enseignement à celui d’un accompagnement et d’une médiation, selon le RES. Dans les titres, il y a le pasteur jeunesse ou enfance, le pasteur principal, l’ancien parmi les anciens, etc. « Souvent, dans les milieux réformés, il y a le pasteur, le diacre, l’animateur et l’aumônier. Dans les communautés évangéliques, on trouve aussi quelques nouveautés comme le leader de louange, l’implanteur, le parent spirituel, le conseiller pastoral et le permanent laïc », explique Michel Siegrist.
La Bible n’est pas d’un grand secours pour nous éclairer, poursuit-il. « Le Nouveau Testament ne donne pas d’indications précises et complètes sur les ministères, mais propose essentiellement des allusions et peu, voire pas de descriptions sur les différentes fonctions. Les ministères ne recouvrent pas les mêmes fonctions et la nature des ministères évolue entre les écrits les plus anciens de Paul et les épîtres pastorales, plus récentes. »
À cela s’ajoute, depuis bientôt deux générations, une pénurie de pasteurs. Beaucoup de paroisses ne parviennent pas, ou seulement avec difficulté, à repourvoir les postes vacants. Le corps pastoral vieillit et les catéchètes se font moins nombreux. Enfin, il y a des pasteurs « épuisés », qui « se plaignent de devoir fonctionner comme des couteaux suisses ».



