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Exposé de Thomas Römer. Outre les élèves et leurs professeur·es, la demi-journée a réuni desdirecteur·rices de gymnase, chercheur·euses, représentant·es de l’État, de l’UNIL et de la HEPL.
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Discussions, films et conférence:la radicalisation décryptée

Reportage
Pour les 25 ans de l’option complémentaire Histoire et sciences des religions,450 gymnasien·nes ont réfléchi durant une matinée à la notion de radicalisation,avec une approche pédagogique privilégiant l’échange et la compréhension.

Dans un amphithéâtre plein à craquer, la courte vidéo d’introduction sur l’option complémentaire Histoire et sciences des religions (HSR) pose le cadre de ce cursus qui ne désemplit pas (12 000 étudiants en vingt-cinqans): «savoirs, méthodes, dialogues».

Un savoir-faire développé au fil des ans en particulier sur le sujet épineux de la radicalisation, entré dans les plans d’étude après les attentats de Paris (2015) alors que, comme le précise Nicole Durisch Gauthier, professeure HEP ordinaire en didactique de l’histoire et sciences des religions, «aucune ressource pédagogique n’était proposée aux enseignants».

C’est désormais chose faite. Alors que de tôt le matin, certain sont déjà leur smartphone en main, Fabian Pfitzmann, enseignant et président de la conférence des chef·fes de l’option complémentaire HSR, rappelle que la radicalisation peut aussi se jouer en ligne, évoquant devant le jeune auditoire, visiblement familier du concept, l’effet rabbit hole (terrier de lapin, NDLR).

Un mécanisme qui veut que sur internet, s’intéresser à un sujet ou à des prises de position, peut, via les algorithmes,entraîner vers des contenus toujours plus captivants, mais potentiellement similaires et enfermants – au point d’en être nuisibles «et de rendre inaudible la voix des autres».

Mais l’objectif de cette demi-journée cantonale n’est pas de diaboliser des comportements, encore moins de marteler des messages tout faits, mais plutôt «de réfléchir ensemble aux mécanismes, au-delà des idées reçues, comprendre comment s’opère un durcissement». La première «conférence éclair», par NicolasMeylan, chercheur à l’Institut d’histoire et anthropologie des religions (IHAR), montre comment la notion de Vinland – royaume viking historique – est aujourd’hui récupérée par certains mouvements d’extrême droite dans une perspective raciste.

La seconde, par ThomasRömer, administrateur du Collège de France, titulaire de la chaire Milieux bibliques, pose une question simple, mais dérangeante: laBible est-elle un livre dangereux? En une trentaine de minutes, l’enseignant et chercheur revient sur les récupérations politiques du livre biblique de Josué à travers l’Histoire pour justifier l’élimination de peuples entiers. Pour sortir de cette instrumentalisation des textes, une seule solution, selon Thomas Römer, «situer le livre dans son contexte». Ce qu’il s’emploie à faire, montrant comment s’est élaborée la rédaction de cet ouvrage, en dialogue avec la culture assyrienne. Il rappelle aussi que ce récit n’a aucun fondement historique. Une démonstration qui suscite une série de questions des jeunes présents: «Comment expliquer que des discours opposés cohabitent dans un même texte?»: «Qui est légitime pour interpréter des textes fondateurs?»…«Je crois que les responsables religieux devraient être un peu historiens», glisse malicieusement l’éminent professeur… A la pause, les élèves sont divisés. Au fond de l’amphi, plusieurs jeunes femmes n’ont pas tout suivi. «C’était très pointu, très poussé. Franchement, j’ai lâché.» D’autres sont très enthousiastes. «J’ai trouvé géniale cette session. Je ne savais pas du tout que l’extrême droite instrumentalisait l’histoire viking.

Pour moi, c’est utile. Je fais beaucoup de débats sur des chats en ligne, j’ai souvent affaire à des masculinistes qui forcent le trait. Face à eux, dans un débat, c’est toujours difficile de nuancer ou d’argumenter. Là, on a des outils», explique Louis Galley, gymnasien à Yverdon-les-Bains.

Le masculinisme, il en sera question ensuite dans une série de quatre vidéos sur des cas de «radicalisation» (bouddhiste, masculiniste,végane, chrétienne évangélique).
En petits groupes comme dans la discussion finale, le sujet du véganisme occupe un temps le débat – on sent les élèves en empathie avec cette cause. Pour sortir des échanges sur le contenu, une participante avance: «Ce qui a frappé notre groupe, ce sont les mécaniques similaires dans toutes ces vidéos: une personne isolée, encadrée par une communauté, qui perd ses connexions extérieures, des oppositions entre des victimes et des oppresseurs et des pensées simplistes qui ne prennent pas en compte la complexité.» A partir de ce moment, la discussion prend de la hauteur. «On diabolise beaucoup la radicalisation, mais cela veut aussi dire ne pas laisser passer certaines choses, se battre pour faire passer des messages et être fidèle à ses idées», dit une autre participante. Les idées toutes faites ont volé en éclats, les perspectives ont changé, l’objectif de la journée est atteint.

«Assumer de parlerdepuis un point de vue»

Claude Welscher, enseignant d’histoire et sciences des religions au Gymnase de Beaulieu (Lausanne), est co-organisateur de cette demi-journée. Chercheur associé à la Fondation AGALMA (neurosciences &sciences humaines en dialogue), il a contribué à une étude qui a servi de modèle à cette séance collective. Publiée en 2024*, à partir de sessions menées «in vivo» avec des gymnasiens sur la radicalisation, elle tend à prouver que laisser les élèves explorer et construire collectivement la notion de radicalisation est plus efficace que de les exposer à des messages de prévention.

Comment articuler actualité et réflexion sur la radicalisation en classe?
CLAUDE WELSCHER: L’actualité peut influencer le programme d’enseignement: l’Iran aujourd’hui, le conflit israélopalestinienauparavant, qui a été un sujet extrêmement difficile, sans doute la première fois où, en vingt ans d’enseignement,j’ai pu connaître des difficultés à faire dialoguer une classe. Outre les variations dans le sentiment d’offuscation, on essaie toujours de montrer l’Histoire, le contexte anthropologique. Et aussi la manière dont une idée acquiert des gens, comment une vision devient soudain centrale, clivante
Pour comprendre ça, il faut une méthode.

Justement, quelle est celle que vous avez développée– et utilisée ce matin?
On s’est aperçu que mettre des étiquettes sur des personnes (radicalisé, racisé…) était problématique. Cela pose l’individu comme s’il était un sujet passif, victime de mécaniques qui le dépassent et au sein desquelles aucun choix ne s’offre jamais à lui. Un passage à l’acte violent ne pourrait ainsi s’expliquer que par le fait d’avoir été «infecté» par une idéologie. Au contraire, il nous semble essentiel d’entendre aussi des chemins de vie, bref, de prêter attention à des histoires humaines, même tragiques ou criminelles, et de ne pas objectifier un discours ni rendre une personne radicalement «autre».

Concrètement, comment se passe un enseignement basé sur cette méthode?
Décrire, analyser, comprendre, écouter:avant tout, on s’abstient d’émettre d’entrée un jugement, mais on essaie de comprendre ce qui se passe. Ensuite, on prête attention au discours, mais en assumant sa subjectivité. Plutôt que de prôner un «décentrement» qui apporterait une certaine «objectivité», nous proposons d’assumer de parler depuis un point de vue explicite– ce qui permet de mieux mettre en perspective celui de l’autre, sa trajectoire,sa subjectivité. La seule exigence dans nos cours, c’est finalement de prêter attention à l’autre tout en disant d’où l’on parle. Etce qui peut se passer est étonnant! Après,il faut reconnaître que des personnes aux idées vraiment «durcies» ne s’inscrivent pas dans les cours d’HSR…

Pour faire circuler la parole, avez-vous des règles ou des limites
Dès qu’une parole devient «cannibale», du type «tu n’as pas le droit de dire ça», qu’elle exclut l’autre, on la recadre. C’est un exercice délicat, qui demande beaucoup de doigté.

* «Les sciences des religions au risque de la radicalisation: prescrire ou enquêter?» Revue de didactique des sciences des religions, 12, 137–152 A. Baumgartner, N. Durisch Gauthier, P. Wegmannet C. Welscher (2024).