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Et si Dieu parlait vraiment aux schizophrènes ?

Pour plus de 50 % des personnes schizophrènes, la religion compte beaucoup. Or, les soignants hésitent souvent à en parler avec elles. Une erreur, selon des recherches romandes qui soulignent l’influence positive de la spiritualité sur ces patients.

Par rapport à la population générale, les patients schizophrènes sont beaucoup plus religieux. « Les croyances spirituelles et les pratiques religieuses sont importantes pour plus de la moitié d’entre eux », confirme Philippe Huguelet, responsable de secteur au sein du département de psychiatrie des Hôpitaux cantonaux universitaires de Genève (HUG). Mieux : la religion exerce une influence positive dans la vie de plus de 70 % de ces patients.

La religion représente un soutien pour la majorité d’entre eux, en donnant un sens à leur vie et en leur procurant un sentiment de valeur personnelle. Selon des recherches publiées en Suisse romande dès 2006, la religion est susceptible de les aider à prendre de la distance par rapport à la maladie. « Elle contribue également à prévenir la consommation de drogues, en proposant une stratégie alternative et une ligne de conduite à respecter, en particulier chez les patients qui ont souffert de toxicodépendance dans le passé », précise Philippe Huguelet.

« Notre Père… »

Par ailleurs, les croyances spirituelles et les pratiques religieuses ont tendance à offrir une protection contre les idées et les comportements suicidaires. Enfin, elles peuvent inciter la personne à accepter la maladie, et donc favoriser l’adhérence au traitement. À la clé, un style de vie plus sain, une meilleure gestion des symptômes, davantage d’espoir et une resocialisation par l’intermédiaire de l’intégration dans une communauté religieuse.

Comment expliquer cela ? Des études en psychologie ont démontré que nous avons tous ce qu’on appelle des figures d’attachement. Au début de notre vie, ce sont nos parents ou les personnes qui nous élèvent. Ensuite, à l’âge adulte, nous les transposons sur nos proches (partenaire en premier lieu). Mais un thérapeute ou un pasteur peut très bien revêtir ce rôle. À défaut, ces figures d’attachement peuvent aussi être remplacées par des divinités et des saints. En effet, les croyants entretiennent avec Dieu une relation qui ressemble à celle qu’ils ont avec leurs premières figures d’attachement : ils cherchent à rester proches de Lui, se tournent vers Lui en cas de difficultés et sont inquiets à l’idée d’en être séparés.

La religion, un tabou

Or, le suivi médical de la schizophrénie inclut rarement la dimension de la religion. Traditionnellement, la spiritualité au sens large du terme est assimilée à des manifestations pathologiques dans cette frange de la population. Elle a donc surtout été étudiée sous ses aspects négatifs. On connaît pourtant l’importance en médecine de considérer l’individu dans sa globalité. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) reconnaît d’ailleurs la religion et la spiritualité comme un point essentiel de l’évaluation de la qualité de vie des personnes en général.

Dans la pratique, c’est souvent la crainte d’exacerber ou d’encourager des pensées délirantes qui retient le personnel soignant d’aborder la question avec leurs patients schizophrènes. Le manque d’outils d’évaluation est un autre frein important. Pour combler cette lacune, un groupe de recherche suisse romand a développé une grille d’entretien à l’intention des praticiens. Elle est utilisable sans formation spécifique préalable, à condition de faire preuve de respect pour les croyances du sujet et de s’abstenir de tout prosélytisme.

Recherche romande

Jusqu’à récemment, il n’existait pratiquement aucun questionnaire scientifiquement validé pour aborder la question de la religion et de la spiritualité avec des patients psychotiques. Les seuls dont on disposait avaient essentiellement été développés en Amérique du Nord, dans un contexte culturel difficilement transposable dans un pays européen.

L’outil a été testé sur 118 patients adultes traités au sein du Service de psychiatrie adulte des Hôpitaux cantonaux universitaires de Genève (HUG). Au niveau clinique, 80 % souffraient de schizophrénie, 18 % présentaient un trouble schizo-affectif et 2 % un trouble psychotique non spécifié. Dans la majorité des cas, les symptômes et les difficultés d’adaptation psychosociale étaient importants, et près de la moitié avaient fait des tentatives de suicide. Enfin, 52 % des patients se réclamaient de l’Église protestante ou de l’Église catholique ; les autres avaient une appartenance avec le mouvement évangélique ou pentecôtiste, ou avec le judaïsme, l’islam ou le bouddhisme.

Peu d’effets négatifs

Outre les chiffres déjà mentionnés, l’étude révèle que la religion exacerbe les symptômes chez seulement 7 % des patients. Elle est susceptible de causer de la souffrance chez une petite minorité d’entre eux (14 %), tout en contribuant simultanément à leur apporter un certain réconfort. Enfin, dans un peu moins de 24 % des cas, la religion risque d’entrer en concurrence avec la prise en charge médicale, si le patient recherche en premier lieu la guérison spirituelle.

Qu’est-ce que la schizophrénie ?

C’est une maladie psychiatrique complexe qui atteint le sujet dans son intégrité, en altérant sa perception de la réalité, ses pensées et son comportement. Délires, hallucinations et retrait social sont des symptômes caractéristiques. Touchant environ une personne sur 100, la schizophrénie ne se guérit pas, mais certains patients parviennent à gérer leurs symptômes moyennant une prise en charge combinant traitement médicamenteux, psychothérapie et mesures de réhabilitation.

Paroles de patient schizophrène

Dans le cadre de sa thèse « Qualité de l'attachement dans la psychose et figures spirituelles » présentée à l’Université de Lausanne, la psychologue psychothérapeute Isabelle Rieben a interrogé une vingtaine de patients schizophrènes. Voici ce que dit l’un d’eux : « Les qualités de Jésus sont la fidélité, la patience, la tolérance, la paix, la compréhension. En tout cas pas le rejet. Supporter, oui, Il supporte. Il aime l’authenticité, il aime que l'être humain soit vrai. On peut tout dire à Dieu. C’est écrit ; il soutient toute chose par la Parole. Dieu est tellement amour que personnellement, cela m’a libéré. » Comparant Dieu à un médecin, il ajoute que Dieu a un projet : « Il a un plan de guérison et de vie pour chaque être humain. Il m’aime inconditionnellement. Et là, Il m’a appris un truc fondamental, c’est que j’ai le droit de péter les plombs devant Lui, de ne pas être d’accord avec mon Dieu et faire la gueule, Il ne va pas me retirer son amour. Il continue à aimer. »