
Repenser la manière de faire Église
Pour Philippe Kneubühler, pasteur et conseiller synodal des Églises réformées Berne-Jura-Soleure (Refbejuso), la pénurie de pasteurs ne constitue ni le coeur du problème ni même son véritable point de départ: «C’est un facteur déclencheur, mais qui s’inscrit dans une transformation bien plus profonde.» Depuis plusieurs années déjà, une conviction s’est imposée au Conseil synodal: l’Église traverse une mutation structurelle liée à l’évolution des sociétés occidentales, à la sécularisation, à la diminution des ressources et à la redéfinition du rapport au religieux.
Il s’agit donc de repenser en profondeur la manière de «faire Église». «Nous ne pouvons pas continuer à vivre l’Église comme elle a été pensée à une autre époque», affirme Philippe Kneubühler. La transformation en cours touche aussi bien l’organisation paroissiale que les ministères eux-mêmes, appelés à évoluer dans un contexte marqué par la pluralité des engagements, la mobilité professionnelle et la recherche de formes de participation plus horizontales.
C’est dans cette perspective qu’un groupe de travail a été mis en place en lien avec une commission synodale. Son mandat est d’ouvrir des pistes. L’un des axes centraux concerne l’interprofessionnalité: mieux articuler les compétences des pasteurs, catéchètes, diacres, animateurs et bénévoles afin de dépasser les silos traditionnels. L’adoption récente d’un concept de catéchèse couvrant les âges de 0 à 25 ans illustre ce changement de paradigme: «Cela oblige tous les acteurs à se coordonner et à penser ensemble un parcours cohérent», souligne le conseiller synodal.
«Permettre aux compétences de se multiplier»
Face à l’urgence sur le terrain, Refbejuso refuse les solutions purement conjoncturelles. «Nous ne croyons pas à une crise passagère qui se résoudrait d’elle-même», insiste Philippe Kneubühler. Des mesures pragmatiques existent, comme l’ouverture temporaire de postes à des titulaires d’un bachelor en théologie, mais s’inscrivent dans une vision à long terme: renforcer la participation des communautés locales et sortir d’un modèle où «le pasteur fait tout à la place de tout le monde».
Cette évolution suscite les craintes d’une dévalorisation du ministère pastoral ou d’un transfert de charges vers le bénévolat. Le pasteur ne les minimise pas, mais rappelle les garde-fous: certaines tâches demeurent spécifiquement pastorales. Dans le même temps, il défend une Église aux hiérarchies plus plates, où chacun peut mettre ses compétences au service de la communauté. «Le pasteur n’est plus seul; il accompagne, transmet et permet aux compétences de se multiplier», résume-t-il. Quant à la baisse des vocations, Philippe Kneubühler en souligne la complexité. Si les Facultés de théologie se remplissent à nouveau, les attentes ont changé: refus du surengagement, recherche d’un meilleur équilibre de vie, méconnaissance du métier pastoral et lourdeur des parcours de formation. À cela s’ajoute une perte de prestige symbolique: «L’Église ne fait plus forcément envie.» D’où la nécessité de rendre les parcours plus flexibles et plus attractifs.
A l’horizon de dix à quinze ans, le conseiller synodal anticipe une Église plus petite, régionalisée, avec moins de paroisses et de ressources, mais potentiellement plus dynamique. Une Église qui, au-delà de l’organisation interne, demeure un acteur essentiel de la diaconie et de la dignité humaine. «L’Église reste un lieu où l’on peut venir demander de l’aide», rappelle-t-il. Cette mission-là, comme le coeur théologique et spirituel du ministère pastoral réformé, est non négociable.



