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Même dans les villes, il y a du vivant

 
3 min de lecture
PERCEPTION
Nos contemporains aiment la nature, mais pas comme on le croit. L’urbanisation n’a pas coupé nos liens à l’environnement, nos savoirs ont simplement évolué.

L’urbanisation et l’industrialisation ont-elles profondément changé notre rapport à la nature? Ce n’est pas aussi simple, selon Frédéric
Ducarme, enseignant-chercheur au Muséum d’histoire naturelle et à Sciences- Po Paris. «Beaucoup de gens prétendent savoir ce que les Français pensent de la nature, mais en fait personne n’a de données solides à ce sujet», prévient-il. En 2020, le Service des données et études statistiques a interviewé plus de 4000 personnes sur le sujet. Avec le sociologue Eric Pautard, Frédéric Ducarme a analysé le vocabulaire utilisé pour évoquer la nature (www.re.fo/nature). «Cette étude a contredit pas mal des choses que l’on pensait jusqu’alors. Elle montre principalement que les Français, et probablement les Suisses aussi, ont un rapport différent à la nature que les Anglo-Saxons ou les Américains. Et parfois, on peine à s’en rendre compte.»

La nature comme lieu de pique-nique
Arbres, calme, promenades, balades, bien-être, animaux… «Il y a une certaine naïveté dans les réponses. Elle est intéressante, car elle témoigne d’un rapport très positif à la nature. Elle ne fait pas peur», précise-t-il. «Il est vrai qu’en France, on ne peut pas croiser d’animaux dangereux en forêt. La nature est un peu vue comme le prolongement du jardin. Aux États-Unis, en revanche, la nature est perçue comme sauvage, un peu dangereuse. Il y a une différence forte entre ce qu’est le monde des humains et ce qu’est le monde de la nature, très fantasmé», prévient le biologiste et historien des sciences.

Selon lui, dire que nos contemporains n’ont plus de rapport à la nature est faux: «Nos sociétés sont de plus en plus urbanisées, donc effectivement de moins en moins au contact direct et quotidien des écosystèmes riches. Mais même très appauvries, les villes demeurent des écosystèmes dans lesquels il y a tout de même du vivant, une nature différente, mais une nature tout de même.»

Les savoir-faire ruraux
L’urbanisation est un phénomène global. Frédéric Ducarme insiste: «On n’a pas arraché l’homme à la nature, mais à la campagne, ce qui est très différent. Il existe un fantasme un peu binaire qui voudrait qu’il y ait d’un côté la nature et de l’autre la ville. Non! Les gens qui vivent à la campagne ne vivent pas en forêt. En fait, ce qui se perd beaucoup, ce sont les savoir-faire ruraux.» «En
France, jusque dans les années 1960, au brevet des collèges, il y avait une épreuve d’agriculture. Il fallait savoir reconnaître le blé dur du blé tendre, à quelle époque on plantait diverses espèces, etc. On estimait que tout le monde devait avoir une culture rurale et agricole. Moi, je n’aurais pas la moyenne à ce type de test. Cette épreuve a été supprimée, c’est très signifiant», souligne le chercheur. «Après est apparue l’éducation à l’environnement, que plusieurs générations ont connue. Au départ, c’était très naturaliste. Ensuite, les géographes en ont fait quelque chose d’axé sur l’économie et la géopolitique. Puis l’ONU a imposé l’éducation au développement durable, qui est très politique…»

Le rapport à la nature n’est donc pas en voie de disparition, mais en constante redéfinition. «Il y a des destructeurs de la nature qui sont d’authentiques amoureux de la nature. J’ai donné une conférence pour la Fédération française de plongée et j’ai parlé de ce paradoxe. Les plongeurs sont des amoureux de la nature, mais une bonne partie d’entre eux partent presque tous les mois aux Philippines, en Indonésie, aux Caraïbes ou aux Maldives pour vivre leur passion. Donc ils font partie des gens qui ont la plus grosse empreinte carbone. Faut-il se priver de la nature pour la protéger?» interroge Frédéric
Ducarme.