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Temple de Martigny (©Florine Keller)

Écouter le culte

Dans le temps de Carême, un culte autour de nos points d'interrogation: que ce soit les questions fondamentales qui restent sans réponses, mais aussi les moments bénis, les paroles bienfaisantes qui, sans nous offrir plus d'explications, ont la vertu de nous remettre dans le bon sens de la vie et d'une joyeuse espérance.

Prédication

Pierre : Franchement, il y a des questions qu’on n’a vraiment pas envie d’entendre, ou d’affronter ! Des questions qu’on ne veut surtout pas se poser. Et on ne tient pas davantage à ce que d’autres nous les adressent.

Roselyne : C’est vrai : il y a des questions tellement troublantes, dérangeantes… Comme celle que Jésus lance sur la croix, dans un dernier cri déchirant, et qui semble désespéré : 

Lecteur : « Eli, Eli, lema sabachtani ? 

Roselyne : C’est de l’araméen, et ça signifie : 

Lecteur : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46). « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46).

Pierre : … Est-ce que c’est une question ? Est-ce qu’il y a un point d’interrogation à la fin de ces paroles ? Ou bien, est-ce un reproche, voire une accusation que le Christ jette à son Père ? Et alors il faudrait y mettre un point d’exclamation !

Lecteur : « Mon Dieu, mon Dieu, [mais] pourquoi m’as-tu abandonné ! »

Roselyne : Que ce soit une question…, une révolte…, ou l’expression d’un profond désespoir… Quoi qu’il en soit, ce cri de Jésus, ces ultimes paroles ressemblent aux nôtres, quand nous touchons aux limites de notre souffrance… 
Quand dans notre vie ça va… de mal en pis. 
Quand nous nous sentons si seuls… 
Quand le doute s’installe et que la présence aimante de Dieu devient incertaine …  Nous aurait-il oubliés, abandonnés ?

Pierre : … Quand il a traversé la mort, est-ce que Jésus a été lâché, sacrifié par son Père ? A-t-il été, et sommes-nous finalement, comme lui, livrés au malheur, à l’injustice, au non-sens, à l’absurde et… à la fin de tout ?
Jésus a-t-il ressenti et ressentons-nous ce que les psychologues appellent : « le syndrome abandonnique » …, cette insécurité affective profonde…, cette peur d’être rejeté ou délaissé par les personnes qu’on aime.

Lecteur : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46).

Roselyne : Cette question de Jésus sur la croix est à l’origine une prière de l’ancien Israël... Ces paroles sont celles du Psaume 22, qui commence en interrogeant… : 

Lecteur : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46).

Roselyne : Alors est-ce que Dieu se tait ? Est-ce qu’il reste sans rien faire ?

Pierre : … L’auteur du Psaume poursuit sa prière, qui est aussi lamentation, en décrivant sa détresse… : 
« Mes os se disloquent… Ma langue colle à mon palais… 
Mes forces se répandent comme de l’eau.
Et mon cœur fond comme une bougie…
Je n’ai plus rien d’humain ! Je ressemble à un ver de terre ! 
On m’injurie, on ricane… ! »  … Oui, c’est… terrible !

Roselyne : Il en faut du courage pour regarder le malheur en face ! Et surtout, quand on est croyant, pour remettre en question la présence de Dieu.

Lecteur : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46).

Roselyne : … Mais à la Pastorale de la Rue, dans mon ministère à Martigny, on parle souvent de Dieu, et la question de savoir s’il existe ou pas, revient sur le tapis. 
Nos compagnons de rue ont si souvent envie de crier leur colère, leur tristesse et surtout… leur sentiment d’abandon ! Ils ont besoin de crier tout ça à Dieu…, « s’il y en a un de Dieu », comme ils disent !… Mais un jour, un gars qui avait l’habitude de me dire : « Oh ! tu sais ... moi Dieu... je préfère que ce soit toi qui lui parles, de ma part ! ». Ce gars, le jour où je lui ai raconté l’histoire de Jésus qui crie : 

Lecteur : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », 

Roselyne : et que je lui ai dit que Jésus ne criait pas dans le vide, mais qu’il criait son doute et sa peur à Dieu, oui, à Dieu ! Que Jésus criait, parlait à Dieu … Alors là, ça a été le déclic, et mon gars a déclaré :

« J’ai compris ! Je ne suis pas perdu ! Il y a quelqu’un ! Ça marche pour Jésus, pour moi aussi, et si je suis abandonné, il va venir ! ».

Pierre : Oui, Jésus crie vers Dieu. Et nous aussi, nous avons la possibilité, nous avons le droit de crier vers lui ! D’ailleurs, voilà qu’au cœur même de ses douleurs, de son angoisse et de son trouble…, mystérieusement…, sans même que rien n’ait changé, l’auteur de ce Psaume… retrouve le calme ! Ses imprécations laissent place à l’apaisement et surtout… à la confiance… A la tranquille conviction que Dieu est là, malgré tout. Et chez lui, c’est bien plus qu’une forme de résilience ou de lâcher prise.

Roselyne : Oui : le ton change, et il dit : « Seigneur, tu m’as répondu ! Je vais l’annoncer et te rendre grâces devant mes frères. Dans ma misère, tu ne m’as pas réprouvé… Tu m’as écouté quand je criais vers toi » (vv. 22-25).

Pierre : Est-ce que, sur la croix, Jésus a pu dire ce Psaume jusqu’à cette conclusion ? A-t-il expiré en prononçant les derniers mots de cette prière ? « Tu n’as pas rejeté le malheureux… Tous proclameront ta justice… Oui, tu m’as… entendu ! ... ». 

Roselyne : Cette foi retrouvée fait penser à la réaction de Simon-Pierre au moment où de nombreuses personnes, qui suivaient Jésus, ont renoncé, ont décidé de… l’abandonner ! Jésus avait constaté que beaucoup de gens n’avaient plus le courage de l’accompagner… Ils se détournaient et préféraient le quitter. 
Alors, se tournant vers ses plus proches disciples, Jésus leur demanda : 

Lecteur : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (Jn 6, 67). Et Simon-Pierre lui répondit, également sous forme de question : 

Lecteur : « Seigneur, à qui irions-nous ? … Tu as les paroles de la vie éternelle ! », (Jn 6, 68).  … « Seigneur, à qui irions-nous ?  », (Jn 6, 68). 

Roselyne : Le crucifié, c’est le ressuscité ! L’homme martyrisé sur la croix, c’est celui qui nous donne la vie !

Pierre : Mais Roselyne, dans ce ministère de pasteure de Rue qui est le tien… Oui, à la Pasto, que tu sois dehors, sur les places, dans les rues de Martigny, en route vers une rencontre…, ou que tu sois dedans, lors des moments d’accueil ou de souper, tes « compagnons de rue » comme tu les appelles se posent et te posent beaucoup de questions, et je sais qu’ils te demandent une chose en particulier…

Roselyne : Oui : ils me demandent… de les aimer ! … Ou plutôt ils me déclarent : « Tu es ma maman de cœur ! ». Et selon leur âge et la projection qu’ils font sur moi, ils m’appellent : « Mami », « Tata Roselyne », ou ils s’enhardissent et me demandent : « Tu me prends chez toi ! » Et dans tout ce mélange d’amour, d’amitié, de substitut de famille, de liens de parenté, j’entends souvent en arrière-fond la question de Jésus à Simon-Pierre : 

Lecteur : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » (Jn 21, 15-17).

Pierre : A travers eux, c’est comme si le Christ te parlait ?

Roselyne : Oui ! Pour moi, ils sont les chouchous de Dieu, et Jésus s’est identifié à eux, pour toujours ! Dans tous les pauvres, dans chacun et chacune qui souffre de n’importe quelle forme de pauvreté, spirituelle, matérielle, relationnelle ou de communauté, c’est Jésus qui est là ! Et qui pose la question qui fait mal : 

Lecteur : « M’aimes-tu ? ».

Roselyne : … En plus, comme à Simon-Pierre, Jésus tape sur le clou par trois fois. Il nous remet en mémoire le souvenir de tous les moments où on a préféré ne pas aimer, ne pas s’arrêter pour être leur maman, leur grand-maman, leur papa, leur tata, leur tonton, leur frère et leur sœur de cœur ! 
… Ils réussissent même à nous culpabiliser nos compagnons, nos hôtes de la Pasto, quand ils s’écrient à la fin de nos repas Pasto du jeudi soir : « Ce n’est quand même pas fini, pas déjà, c’est trop tôt, qu’est-ce que je vais faire moi maintenant ? » !
Ils nous rappellent que l’Église avec un grand « É » ce n’est pas juste une association humanitaire saupoudrée de spiritualité ! Ils nous rappellent que nous avons à… demeurer ensemble ! Et pour des Sans Domicile Fixe ça compte de demeurer ensemble !

Pierre : Pourtant, reconnaitre la présence du Christ n’est jamais évident : c’est souvent… une question !

Roselyne : Oui, c’est toujours de l’ordre de la surprise, de l’improbable…C’est toujours un Dieu qui se cache et qui se traîne parmi nous, incognito ! Souvenons-nous de la question que les disciples se posaient sur le chemin d’Emmaüs, après avoir réalisé qu’ils avaient marché avec Jésus le Ressuscité, sans le savoir !

Lecteur : « Ne brûlions-nous pas au-dedans de nous ? » (Lc 24, 32).

Pierre : Oui ! L’auberge…, la fin de la journée…, reste avec nous ! Un repas…  Ça ressemble à ce que vous vivez à la Pasto !

Lecteur : « Ne brûlions-nous pas au-dedans de nous ? »

Roselyne : À la Pasto, la présence du Christ, on la constate surtout… après ! Après avoir marché avec eux, côte à côte, à leur rythme, bras dessus bras dessous, complices ! C’est toujours sur le chemin d’Emmaüs, on marche en parlant de tout ce qui nous prend la tête…, de tout ce qui nous réjouit aussi et nous fait rire !
Le Ressuscité marche devant, et c’est comme ça qu’on finit par tomber sur lui, après, sur le chemin d’Emmaüs…, sur le chemin de la Pasto, où, un soir tard, alors que je vais prendre mon train pour enfin rentrer à la maison, il traverse la route en s’écriant : « Tu vois, je t’ai attendue ! »

Lecteur : « Ne brûlions-nous pas au-dedans de nous ? »… Cette bonne chaleur, je la ressens quand j’embrasse cette jeune femme… qui est toujours à la gare de Martigny. Elle m’accueille quand j’arrive et elle me regarde m’en aller tard le soir en train ! Elle s’excuse un peu d’être toujours là : « Tu sais, j’ai de la peine à dormir, alors je viens à la gare ! » Chaque fois que je la vois, je m’étonne !

Pierre : Mais pourquoi tu t’étonnes ?

Roselyne : Parce qu’elle me propose d’écouter une chanson avant de m’en aller. Elle me demande : « Qu’est-ce que tu aimes comme chanson ? ». Puis elle me propose de danser un p’tit coup sur cette place de la gare… en pleine nuit ! … Je m’étonne parce que, tout à coup, tout est possible ! Et quand elle lève son bras vers le ciel en esquissant un brin de rock’n’roll, 

Lecteur : « Il brûle au-dedans de nous ». « Il brûle au-dedans de nous ».

Roselyne : 
Celui qui nous attend…
Celui qui nous étonne… 
Celui qui reste avec nous, tous les jours, jusqu’au bout de tous nos chemins !

Amen.