
« L’inquiétude des jeunes manifeste aussi leur joie et leur espérance »
Que révèle le mouvement de revendication de la jeunesse française ? Parmi les invités de son Synode d’automne, au début de cette semaine à Berne, l’Église évangélique réformée de Suisse a convié le président de l’Église protestante unie de France. Christian Baccuet a été élu à ce poste l’an dernier, après un ministère dans différentes paroisses de l’Hexagone puis comme responsables de la Commission des ministères de son Église. A la fois homme de terrain et de réflexion, le pasteur soixantenaire considère d’un œil attentif l’automne social tumultueux qui se prolonge dans son pays. Depuis mi-septembre, les jeunes demandent des mesures face au manque de professeurs, aux classes surchargées ou aux bâtiments scolaires vétustes… Ce jeudi 5 novembre, lycéens et étudiants se joignent d’ailleurs aux manifestations réunies par les syndicats, qui annoncent aussi des grèves pour contester la vie chère.
Comment le pasteur que vous êtes voit-il le mouvement des jeunes, qui s’exprime dans les rues et les écoles ?
Christian Baccuet : Il faut entendre ce que disent les jeunes : il y a une vraie peur de l’avenir. Les défis sont effectivement de taille. Pensons notamment au dérèglement climatique, au niveau mondial, ou au déficit public, en France, qui impacte les dépenses dans des services pourtant essentiels comme l’éducation ou la santé. Cela provoque une inquiétude compréhensible au sein de la jeune génération. Mais on doit aussi reconnaître dans la jeunesse une authentique joie et une espérance, et c’est très émouvant à voir ! Ce sont ces réalités-là, bien présentes, qui conduisent les lycéens ou les étudiants à s’impliquer, à s’engager.
Mais des violences apparaissent aussi en marge des mobilisations…
Sur ce point, méfions-nous des médias ! En mettant en avant de manière disproportionnée les violences, ils manipulent notre perception du mouvement social. La surexposition médiatique de ces actions extrêmes contribue à susciter des réactions instinctives dans le public, et n’amène pas à réfléchir à ce qui est en jeu réellement. Il faudrait davantage écouter les historiens, les sociologues ou les psychologues, qui travaillent sur le long terme, pour contrebalancer les émotions immédiates produites par le spectacle des brutalités. Par ailleurs, si l’on parle de violence, il est important de ne pas se focaliser sur une seule forme qu’elle prend : les inégalités sociales constituent également une violence faite aux personnes qui les subissent. Il s’agit donc de prendre le temps de la réflexion et de promouvoir les méthodes non-violentes.
Et que pourrait-on observer ?
Qu’il y a aussi une certaine décomplexion de la violence, si on la prend au sens large. Le racisme par exemple se banalise, il est même parfois légitimé. On en vient à faire de l’autre un bouc émissaire, en raison de sa couleur de peau ou de son appartenance communautaire… C’est dramatique ! Ces attitudes aussi sont extrêmement violentes. Juridiquement, l’expression du racisme constitue un délit, or on tend de plus en plus à la considérer comme une opinion. J’y vois une logique de délitement de la société, notamment dans le contexte de la prochaine présidentielle en France, qui s’annonce très polarisée.
Dans ce contexte, quel rôle ou quelle parole les Églises ont-elles à porter ?
Je crois que la responsabilité d’une parole ou d’une réflexion ne revient pas qu’aux Églises, en tant qu’institutions, mais aussi aux chrétiens. L’Église n’a pas de consignes à donner : les chrétiens sont des citoyens, et ils peuvent réfléchir par eux-mêmes, en veillant à ne pas se laisser emporter par la logique des réseaux sociaux. Car les algorithmes ne font se rencontrer que les gens ayant des vues semblables. Et c’est la rencontre ouverte des autres, différents, qui devrait au contraire définir la posture chrétienne. Quant aux Églises, leur message de paix et de justice reste pertinent dans le contexte actuel. Elles appellent à écouter les revendications souvent légitimes des jeunes, en offrant aussi des lieux de discussion. Elles ont à accorder de la place en leur sein à la jeune génération et à son engagement, car leurs structures ne lui en accordent souvent pas assez. Regardez nos instances dirigeantes ecclésiales : ce sont avant tout des personnes d’un certain âge ! En face des jeunes qui osent demander la parole, cela devrait nous pousser à nous voir nous-mêmes de manière plus critique.
Église protestante unie de France
Créée en 2012, l’Église protestante unie de France (EPUdF) est l’union de l’Église réformée de France et l’Église évangélique luthérienne de France. Ces deux Églises sont nées au XVIe siècle dans le mouvement de la Réforme. En France, le protestantisme a toujours constitué une petite minorité. Aujourd’hui dans l’Hexagone, 1,5 million de personnes se disent protestantes de convictions (soit 3 % de la population).





