
« Dečani est un patrimoine spirituel de notre Église, mais aussi du monde entier »
Érigé entre 1327 et 1335, le monastère de Visoki Dečani impressionne par l’harmonie de son architecture mêlant influences romane et byzantine et par les milliers de fresques qui couvrent ses murs. Avec le Patriarcat de Peć, le monastère de Gračanica et l’église Notre-Dame de Ljeviš à Prizren, il forme un ensemble exceptionnel d’art médiéval inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2004.
Témoins de la présence serbe depuis le Moyen Âge, ces lieux de culte toujours vivants sont devenus des symboles sensibles dans un Kosovo marqué par la guerre de 1998-1999 et les tensions persistantes entre Belgrade et Pristina. Loin d’être cantonnée au nord du pays comme on le croit souvent, plus de la moitié de la minorité serbe –aujourd’hui 5 à 7 % de la population – vit aujourd’hui au sud de la rivière Ibar. Si la violence ouverte a cessé, les questions de sécurité, de droits culturels et de reconnaissance demeurent centrales.
Higoumène de Dečani depuis 2012, le père Sava Janjić est l’une des figures les plus connues de l’Église orthodoxe serbe au Kosovo. Moine depuis la fin des années 1980, engagé en faveur du dialogue et opposé aux logiques de partition ethnique, il suscite autant de respect que de critiques. Rencontre avec une voix singulière dans un paysage encore fragile.
Avec la guerre de 1999 puis l’indépendance du Kosovo en 2008, les plus grands sites orthodoxes serbes se sont retrouvés sur le territoire kosovar. Quel est leur statut aujourd’hui?
À l’époque de la dynastie des Nemanjić, aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, des dizaines d’églises furent construites dans la région. La concentration de fresques et la qualité architecturale de ces monuments sont exceptionnelles, et le tout constitue un patrimoine d’importance mondiale. Mais Dečani n’est pas pour autant un musée, c’est un lieu de culte vivant. La présence monastique y est ininterrompue depuis sept siècles, ce qui est assez rare en Europe. Nous parlons donc d’un patrimoine spirituel de notre Église, mais aussi du monde entier.
Ces monastères sont devenus, au fil du temps, des symboles politiques. Comment l’expliquez-vous ?
Ils sont étroitement liés à l’histoire serbe. Avec le déclin de l’Empire ottoman au XIXᵉ siècle, les projets nationaux se sont affirmés. Les Serbes aspiraient à reconstruire leur État ; les Albanais développaient leurs propres aspirations. Dans ce contexte, ces monastères sont devenus les témoins visibles d’une présence historique.
Peu à peu, ils ont été perçus comme des symboles d’un projet politique serbe. Et pour une partie de la société albanaise du Kosovo, ils ont fini par incarner une présence étrangère ou oppressive. Or l’histoire des Balkans est plus complexe : les populations y étaient mêlées, et le récit selon lequel le Kosovo aurait toujours été exclusivement albanais ne correspond pas aux recherches historiques sérieuses. La population serbe a fortement diminué depuis le XIXᵉ siècle — passant d’environ 40 % à 5–7 % aujourd’hui — mais sa présence ancienne est attestée. Ces églises en sont la preuve matérielle.
Bien avant l’émergence des tensions interethniques issues des projets nationalistes dans la région, églises et monastères ont été la cible d’actes de vandalisme.
À l’époque ottomane, on ne peut pas parler d’un vandalisme religieux au sens moderne. Certaines églises furent détruites ou transformées en mosquées, surtout dans les villes, et il y eut des représailles lors de rébellions chrétiennes aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, notamment lorsque des Serbes soutenaient les ennemis de l’Empire, comme les Autrichiens ou les Bulgares.
Mais il ne s’agissait pas d’une politique systématique fondée sur une idéologie ethnique. Les tensions relevaient plutôt de conflits locaux. L’idée de détruire ces lieux saints au nom d’un projet national s’est développée plus tard, avec l’émergence des États modernes et les crises qui ont conduit aux tensions du XXᵉ siècle.
La guerre du Kosovo a été un moment particulièrement violent pour ce patrimoine.
Oui. Après 1999, environ 150 églises serbes ont été détruites ou gravement endommagées par des incendies volontaires. En mars 2004, trente-cinq d’entre elles ont été attaquées en deux jours ! Dečani a été la cible de grenades, heureusement sans dégâts. Mais les fresques de Notre-Dame de Ljeviš à Prizren, par exemple, sont toujours recouvertes de suie, et l’église reste fermée au public deux décennies après les événements. Et dans le pays, de nombreuses petites églises ont été partiellement ou complètement détruites.
Ces destructions visaient aussi à décourager le retour des Serbes. Selon le HCR, environ 200 000 non-Albanais ont quitté le Kosovo après la guerre, dont une majorité de Serbes. Frapper l’église, qui est au cœur de la vie communautaire, c’était signifier : il n’y a pas d’avenir pour vous ici.
La violence ouverte a cessé. La situation est-elle aujourd’hui apaisée ?
Les incendies organisés ne se produisent plus. Mais la pression prend une autre forme : la remise en cause de notre identité historique. On va parfois jusqu’à affirmer que ces églises seraient en réalité albanaises, que nous serions des étrangers ici. Officiellement, les autorités sont prudentes, mais sur les réseaux sociaux et dans certains milieux, ce discours circule largement. Le message implicite est que nous ne faisons pas partie de l’avenir du Kosovo.
La protection actuelle des sites repose sur des zones spéciales établies sous pression internationale. Et à Dečani, la présence constante de la KFOR reste une garantie contre d’éventuelles attaques. Cela montre que la situation demeure fragile.
Vous êtes devenu l’une des voix les plus audibles de l’Église orthodoxe serbe au Kosovo. Était-ce votre vocation ?
Pas du tout, je voulais devenir professeur d’anglais ! Mais pendant mes études à Belgrade, j’ai ressenti l’appel à la vie monastique. En 1989, je suis entré au monastère de Crna Reka, dans le sud de la Serbie, pour vivre dans la prière et la contemplation — pour sauver mon âme ! (rires)
En 1992, avec le père Teodosije, nous avons été envoyés ici pour rajeunir la communauté vieillissante de ce monastère. Il en a été l’higoumène jusqu’à 2010, date à laquelle je lui ai succédé, tandis qu’il était nommé à la tête de l’évêché couvrant le Kosovo ainsi qu’une partie du sud de la Serbie. J’aspirais à une vie retirée et je n’aurais jamais imaginé devoir parler à des politiciens ou à des journalistes…. Mais Dieu en a décidé autrement, et mes compétences linguistiques se sont avérées utiles.
On vous surnomme parfois le « cybermoine » en raison de votre présence active sur les réseaux sociaux. Pourquoi avoir investi cet espace ?
Je n’ai jamais cherché à être une figure publique. Mais j’ai compris que, si nous ne donnions pas nous-mêmes des informations précises sur ce qui se passe ici, d’autres le feraient à notre place, parfois de manière inexacte. Les réseaux sociaux me permettent de communiquer directement, de corriger certaines affirmations et de partager la vie du monastère. Ce n’est pas un engagement politique, mais un souci de transparence. Dans un contexte aussi sensible que le Kosovo, il est important de garder un ton factuel et modéré.
Vous avez notamment pris position contre une partition du Kosovo.
Oui. En 2018, j’ai dénoncé un projet qui aurait rattaché le nord à la Serbie. Or la majorité des Serbes et plusieurs monastères se trouvent au sud de l’Ibar. Une partition aurait non seulement laissé ces communautés isolées, mais les aurait très certainement contraintes au départ. Pour cela, j’ai été qualifié d’«ennemi national» par certains politiciens et tabloïds serbes. Simultanément, certains nationalistes albanais m’ont accusé de crimes de guerre… Une voix qui défend la coexistence est suspecte des deux côtés !
La partition repose sur l’idée que des personnes d’ethnies ou de religions différentes ne peuvent pas vivre ensemble. Alors que les Balkans n’ont jamais été homogènes ! Ma propre famille est serbo-croate. Je suis né en Yougoslavie, à Dubrovnik. La coexistence fait partie de notre histoire.
Pendant la guerre, vous avez d’ailleurs choisi d’aider des Albanais menacés.
Ce n’était pas un choix politique, mais simplement chrétien. Lorsque des personnes sont en danger, vous ne leur demandez pas leur nationalité ou leur religion. Nous avons accueilli ici, au monastère, des Albanais qui craignaient pour leur vie. Plus tard, certains d’entre eux en ont témoigné publiquement. Je n’ai jamais cherché à mettre cela en avant. L’Évangile ne nous demande pas d’aimer seulement les nôtres, mais toute personne dans le besoin.
Quelle est la position officielle de l’Église orthodoxe serbe ?
L’Église n’est pas un acteur politique, elle ne « reconnaît » pas ou ne « nie » pas des États comme le ferait une institution diplomatique. Elle n’a jamais soutenu une partition ; notre patriarche a rappelé que Serbes et Albanais doivent vivre ensemble librement. Cela dit, notre diocèse intervient lorsque des questions concrètes se posent : protection des sites, respect des lois, droits religieux. Mais nous ne sommes les agents politiques de personne.
Comment se vit aujourd’hui la coexistence interreligieuse au Kosovo?
Mosquées et églises font partie du paysage depuis des siècles. Les gens ont grandi en entendant à la fois l’appel du muezzin et les cloches ! Nous avons de bonnes relations avec l’Église orthodoxe d’Albanie, avec l’Église catholique, protestante et avec la communauté juive. Nous organisons parfois des célébrations où des chœurs chantent en plusieurs langues.
Mais tout est vite interprété politiquement. Certains Albanais du Kosovo voient tout rapprochement avec nous comme suspect. De l’autre côté, des cercles nationalistes serbes nous accusent de trahison lorsque nous dialoguons. Nous vivons dans un espace étroit entre ces pressions opposées.
Vous avez accueilli des groupes d’écoliers albanais à Dečani. Pourquoi ces initiatives sont-elles importantes ?
Parce que beaucoup d’enfants du Kosovo n’ont jamais visité de monastère. Lorsqu’ils viennent ici, surtout les plus jeunes, ils arrivent sans préjugés. Ils sont curieux, posent des questions simples, regardent les fresques, s’intéressent à la vie monastique... Avec des adolescents plus âgés ou des adultes, c’est parfois plus difficile, ils sont davantage influencés par des discours identitaires. On entend parfois des accusations absurdes, qui circulent en ligne, sur des activités illégales de l’Église...
Je crois qu’on ne transforme pas une société par des déclarations politiques, mais par des rencontres concrètes. Si un enfant comprend que ce lieu n’est pas une menace et qu’il fait partie de l’histoire de ce pays, alors quelque chose commence à évoluer. C’est un travail lent, discret, mais essentiel.
La communauté serbe se sent-elle en sécurité aujourd’hui ?
Il n’y a pas de violence généralisée, mais il subsiste un fort sentiment d’insécurité. Certaines décisions administratives — fermeture d’institutions serbes, fin de l’usage du dinar, nouvelles règles juridiques — compliquent la vie quotidienne. Beaucoup de retraités doivent sortir du Kosovo pour percevoir leur pension et la convertir en euros.
Le retour des personnes déplacées reste très limité. Nous les entendons souvent témoigner de pressions subies pour vendre leurs terres. Tout cela crée un climat d’incertitude, et dans le même temps, le Kosovo connaît une forte émigration. De nombreuses maisons flambant neuves restent vides une grande partie de l’année. La modernisation visible des routes, des infrastructures, etc., masque le fait que l’économie et l’État de droit restent fragiles.
Qu’est-ce qui vous donne malgré tout de l’espérance ?
On imagine souvent qu’un jour viendra un temps parfait... Mais l’histoire n’a jamais été ainsi : il y a toujours eu des défis, des guerres, des crises, et les solutions politiques sont souvent temporaires. Le nationalisme n’est pas l’Évangile, le Christ n’était pas un nationaliste. Instrumentalisée politiquement, la religion devient dangereuse, l’histoire européenne l’a montré. Ce qui me donne de l’espérance, c’est la conviction que chaque être humain porte en lui la capacité d’aimer et de respecter l’autre. Au cœur des périodes sombres surgissent toujours des personnes lumineuses, capables de bonté et de courage. J’ai vu des gestes de solidarité extraordinaires, y compris pendant la guerre. Mon espérance est d’abord chrétienne : le Royaume de Dieu commence là où les hommes vivent en paix.
Quel avenir voyez-vous pour Dečani ?
Nous sommes aujourd’hui une vingtaine de moines, de différentes générations. Cela me réjouit. Cette église est debout depuis sept siècles, elle a traversé invasions, épidémies, empires. Elle nous enseigne la patience et l’humilité. Nous voulons simplement continuer à vivre ici, accueillir toute personne de bonne volonté — chrétienne ou non — et témoigner de notre foi. Nous croyons que notre présence peut être un bien pour cette société. J’espère que cela sera compris.
BIO EXPRESS
Père Sava Janjić
Dragutin Janjić est né en 1965 à Dubrovnik (actuelle Croatie) de père serbe et de mère croate.
Il grandit à Trebinje (act. Bosnie-Herzégovine) avant d’étudier la langue et la littérature anglaises à l’Université de Belgrade.
Entré en 1989 dans la vie monastique, il prend le nom de Sava et reçoit la tonsure en 1991.
Arrivé à Visoki Dečani en 1992, il en devient l’higoumène en 2012.
Anglophone et très actif dans l’espace public, il s’est imposé comme l’une des figures les plus connues de l’Église orthodoxe serbe au Kosovo.
Opposé à toute partition ethnique, engagé en faveur du dialogue intercommunautaire, il s’est attiré les critiques virulentes des nationalistes serbes aussi bien qu’albanais.
Les émeutes de mars 2004 au Kosovo
Les 17 et 18 mars 2004, le Kosovo a connu les plus graves violences interethniques depuis la fin de la guerre de 1999. Le déclencheur immédiat fut la noyade de trois enfants albanais dans la rivière Ibar, près de Mitrovica. Des médias locaux ont rapidement rapporté — sans preuve établie — que des Serbes les auraient poursuivis, provoquant leur chute dans l’eau.
Cette version a suscité une vague d’indignation et de manifestations qui ont dégénéré en émeutes généralisées contre des enclaves serbes et des sites religieux orthodoxes. En quarante-huit heures, 19 personnes ont été tuées, plusieurs centaines blessées, environ 4 000 Serbes et autres minorités ont été déplacés, et au moins 35 églises et monastères orthodoxes serbes ont été incendiés ou gravement endommagés.
Les enquêtes ultérieures n’ont pas confirmé l’existence d’une poursuite organisée par des Serbes. Les violences ont mis en lumière la fragilité du contexte post-conflit et ont conduit à un renforcement des mécanismes internationaux de protection du patrimoine religieux et des minorités au Kosovo.



