
A Berne, l’Église sort de son pré carré
Dans le canton de Berne, l’Église réformée ne travaille pas seulement pour ses membres. Une partie de ses activités est pensée pour l’ensemble de la population. Elle peut financer des projets sociaux, culturels ou des événements qui ne sont pas du domaine cultuel. Cette ouverture existe aussi ailleurs en Suisse romande. Les Églises soutiennent par exemple le Centre social protestant, Terre Nouvelle, le magazine Réformés ou le prix Farel. La particularité du modèle bernois est que cette mission au service du bien commun est inscrite de manière particulièrement large dans son fonctionnement et dans ses relations avec le Canton.
Une singularité née de l’Histoire
L’origine de ce système remonte à 1804, lorsque l’État bernois a repris une partie des biens de l’Église. En contrepartie, il s’est engagé à financer les salaires du corps pastoral. Cette obligation historique constitue toujours le premier pilier du financement cantonal. Le montant de référence inscrit dans la loi est de 34,8 millions de francs. À côté existe un deuxième pilier: les prestations d’intérêt général. C’est là que la spécificité bernoise apparaît le plus clairement. La loi reconnaît que les Églises nationales contribuent notamment à la solidarité, à la transmission de valeurs, à la paix religieuse et à la sauvegarde du patrimoine culturel. «Leur engagement dans la société est depuis toujours à la fois large et diversifié», explique Christian Tappenbeck, chancelier des Églises réformées Berne-Jura-Soleure.
Le bien commun comme mission
Pour être considérée comme une prestation d’intérêt général, une activité «doit servir le bien commun et être offerte à toute personne», précise Christian Tappenbeck. Cela va de l’accompagnement des jeunes en rupture d’apprentissage à l’entretien du patrimoine architectural des églises historiques. L’aide aux personnes migrantes et requérantes d’asile, sous forme de tandems ou de médiation culturelle, en fait également partie alors que des mandats sont confiés aux commerces locaux lors de travaux ou d’événements. L’Église soutient aussi des services d’aide anonymes comme la Main tendue ou l’Entraide paysanne, ainsi que des centres sécurisé pour danser et se rencontrer. Pendant la pandémie, des bénévoles ont aussi livré courses et médicaments dans le cadre du projet «Entraide à votre porte». En contrepartie, les Églises doivent documenter leurs dépenses, leurs activités et le travail des bénévoles. Pour Christian Tappenbeck, cela permet surtout de mieux rendre visible leur engagement. «Les Églises réformées Berne-Jura-Soleure ont une conception d’Église multitudiniste», rappelle-t-il.
Une Église plus inclusive
Cette volonté d’ouverture se retrouve dans un projet destiné aux adultes présentant des troubles cognitifs.
Il vise à aider les paroisses à développer des offres plus accessibles et inclusives. Cultes adaptés, rencontres, loisirs, langage simplifié ou collaborations avec des institutions spécialisées font partie des pistes envisagées. Depuis septembre, les paroisses et les arrondissements peuvent déposer des demandes de financement. Selon Gabriella Weber, du pôle Monde des Églises réformées
Berne-Jura-Soleure, l’objectif ne consiste pas juste à accueillir les personnes concernées. «Il est important qu’elles ne soient pas seulement présentes au sein de l’Église, mais qu’elles puissent également participer, contribuer à façonner la vie de l’Église et apporter leurs propres contributions. »

«A Berne, l’Église doit aussi servir le bien commun»
Le canton de Berne finance certaines prestations des Églises destinées à toute la population. Décryptage d’un modèle façonné par l’histoire.
Le modèle bernois est singulier dans le paysage ecclésial suisse. Aux contributions liées à une obligation historique de l’État envers l’Église s’ajoute un financement de prestations dites «d’intérêt général». Solidarité, culture, patrimoine ou encore travail bénévole: ces activités ont en commun de devoir bénéficier à la société dans son ensemble et pas uniquement aux membres de l’Église. Retour sur les origines et le fonctionnement de ce système.
Le financement bernois est souvent présenté comme une particularité suisse. D’où vient-il?
CHRISTIAN TAPPENBACK, chancelier des Églises réformées Berne-Jura-Soleure: Il faut d’abord distinguer deux choses. Les subventions versées par le canton pour les prestations d’intérêt général, ce que nous appelons le «deuxième pilier», ne sont pas juridiquement liées aux salaires des pasteurs. Les contributions de base, le «premier pilier», relèvent quant à elles de droits historiques. Cette situation trouve son origine dans l’histoire des biens ecclésiastiques bernois. Une grande partie de ceux-ci avait été constituée sous forme de fondations. En 1804, l’État a repris ces biens, mais également les obligations qui leur étaient attachées, notamment celle de rémunérer le corps pastoral. Le modèle actuel est donc le résultat d’une longue évolution historique.
Comment cette obligation ancienne se traduit-elle aujourd’hui?
Le décret de 1804 prévoyait que l’État finance les salaires de 197 ecclésiastiques de l’Église réformée. Lors de l’élaboration de la nouvelle loi sur les Églises nationales, des experts ont calculé ce que représentait aujourd’hui cette obligation. Ils sont arrivés à un montant de 34,8 millions de francs de coûts salariaux bruts moyens à la charge de l’employeur. Ce montant a été inscrit dans la loi. Il est ensuite adapté chaque année en fonction de l’évolution de la masse salariale du canton.
A côté de ce financement historique, existe celui des prestations d’intérêt général. Que recouvre cette notion?
La loi part d’une conception volontairement large de l’importance des Églises nationales pour la société. Elle mentionne notamment leur contribution à la solidarité au sein de la collectivité, à la transmission de valeurs fondamentales, à la paix religieuse, à la formation religieuse ou encore à la sauvegarde du patrimoine culturel. La liste prévue dans la loi n’est d’ailleurs pas exhaustive. Le critère essentiel est ailleurs: une prestation doit servir le bien commun et être offerte à toute personne pour pouvoir être reconnue comme une prestation d’intérêt général. C’est un élément fondamental du système.
Les Églises doivent-elles prouver cette contribution à la société?
Le canton a établi des directives assez détaillées sur la manière dont ces prestations doivent être recensées. Le compte rendu comprend d’abord une partie quantitative, fondée notamment sur les données comptables. Il existe pour cela une codification spécifique. Le travail bénévole est lui aussi recensé. À cette dimension chiffrée s’ajoute une partie qualitative, qui permet de montrer la nature et la portée des prestations réalisées.
Cette obligation de rendre des comptes influence-t-elle la manière dont l’Église définit sa mission?
Nous avons une conception multitudiniste de l’Église. Les Églises réformées Berne-Jura-Soleure se donnent pour mission de porter dans la société la volonté de paix de Dieu. Leur engagement dans la société a donc toujours été large et diversifié. La reddition de comptes au canton ne crée pas cet engagement. Elle permet surtout de mieux le mettre en évidence et de rendre plus visible ce que les Églises nationales apportent à l’ensemble de la société.

«Une Église inclusive ne se contente pas d’accueillir»
Les Églises réformées Berne-Jura-Soleure développent un projet pour mieux inclure les adultes présentant des troubles cognitifs. Gabriella Weber, du pôle Monde, explique pourquoi leur participation doit aller bien au-delà de la simple présence.
[Mot d’entrée] INCLUSION Rendre l’Église accessible ne signifie pas seulement ouvrir ses portes. Pour les Églises réformées Berne-Jura-Soleure, l’inclusion suppose de permettre aux personnes présentant des troubles cognitifs de participer pleinement à la vie communautaire, mais aussi d’apporter leurs compétences et leurs expériences. Entré dans sa phase de mise en œuvre en septembre 2026, un projet soutient désormais les paroisses qui souhaitent développer des initiatives dans ce domaine.
Pourquoi avoir développé un projet destiné aux adultes présentant des troubles cognitifs?
GABRIELLA WEBER, du secteur Diaconie sociale des Églises réformées Berne-Jura-Soleure: Le besoin est apparu très concrètement sur le terrain. Ces dernières années, plusieurs demandes ont été formulées afin d’améliorer l’accès des adultes présentant des troubles cognitifs aux offres de l’Église. Les responsables de groupes régionaux déjà existants souhaitaient également davantage de soutien, de mise en réseau et d’accompagnement spécialisé. Cette réflexion repose aussi sur une conviction plus large: favoriser une participation sur un pied d’égalité et construire une Église inclusive constitue aujourd’hui un enjeu aussi bien ecclésial que sociétal. Nous pouvons également nous appuyer sur l’expérience acquise dans la catéchèse spécialisée ou au sein de l’Église en langue des signes.
Qu’est-ce qu’une Église inclusive signifie concrètement?
Il ne suffit pas que les personnes concernées puissent assister à une activité ou à un culte. Nous voulons qu’elles puissent véritablement prendre part à la vie de l’Église. Chaque paroisse peut commencer à son échelle, par exemple en désignant une personne ou une petite équipe chargée de réfléchir à l’inclusion. Il s’agit alors d’identifier les besoins, d’établir des contacts avec des institutions spécialisées, de sensibiliser les collaborateurs et collaboratrices ou encore de mobiliser des bénévoles.
Quel type d’activités les paroisses pourraient-elles proposer?
Il peut s’agir de cultes et de célébrations inclusifs, mais aussi d’activités favorisant les rencontres, la vie communautaire ou les loisirs. L’accessibilité passe également par des choses très concrètes: utiliser un langage simplifié, améliorer les outils d’orientation ou organiser des événements de sensibilisation. Nous avons volontairement laissé le programme ouvert. Il n’existe pas une seule manière de devenir une Église inclusive. Chaque paroisse doit pouvoir avancer selon sa situation et les besoins des personnes présentes sur son territoire. Même de premiers petits pas ont leur importance.
Vous insistez sur le fait que les personnes concernées ne doivent pas seulement être bénéficiaires des offres…
L’inclusion va plus loin que la présence. Les personnes présentant des troubles cognitifs doivent pouvoir participer, contribuer à façonner la vie de l’Église et y apporter elles-mêmes quelque chose. Leur expérience peut aussi enrichir l’Église. Les personnes en situation de handicap apportent d’autres perspectives sur ce que signifie être humain et peuvent nous conduire à découvrir des approches différentes, plus diverses, y compris dans notre manière de vivre la foi.
Où en est le projet?
Après une phase préparatoire menée depuis juin, le projet est entré dans sa phase de mise en œuvre au début du mois de septembre. Les arrondissements ecclésiastiques et les paroisses ont été informés qu’ils pouvaient désormais déposer des demandes de financement pour leurs propres projets. Dans les prochains mois, nous allons surtout les accompagner dans l’élaboration de leurs idées et de leurs demandes. L’objectif est de soutenir des initiatives qui naissent localement plutôt que d’imposer un modèle unique depuis le niveau cantonal.
Qu’est-ce que ce projet dit de la manière dont l’Église envisage sa mission?
Une Église inclusive est une Église dans laquelle toutes les personnes sont les bienvenues et où les différences sont considérées comme une richesse. Cela suppose de réfléchir aux espaces, aux activités et à la vie communautaire afin que le plus grand nombre puisse y trouver sa place. Mais surtout, les personnes concernées doivent être associées dès le début. Nous ne voulons pas seulement développer des projets pour elles, mais aussi avec elles. C’est cette participation qui permet de passer de l’intention d’inclure à une inclusion réellement vécue.





