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Le fondamentalisme évangélique américain s’est imposé il y a 50 ans

10 septembre 2026
 
3 min de lecture
Peu de gens le savent, mais c’est un livre publié en 1976, The Battle for the Bible (« La bataille pour la Bible ») qui a façonné l'évangélisme américain tel qu'on le connaît aujourd'hui, en lui donnant un cadre théologique fondamentaliste. Explications.

La Bible ne contient aucune erreur, la Genèse dit des vérités factuelles sur l’histoire de la Terre, le suicide et l'euthanasie sont des formes de meurtre, le mariage ne devrait pas être rompu et l’idéal biblique est incompatible avec le concubinage et la vie de couple entre personnes de même sexe. Toutes ces convictions qui caractérisent l’orthodoxie évangélique émanent d’un livre qui a marqué un tournant dans le protestantisme américain, The Battle for the Bible. Il a été publié il y a pile 50 ans, soit en 1976, par Harold Lindsell.

« Baptiste du Sud et rédacteur en chef de la revue Christianity Today, Harold Lindsell a contribué à façonner l'identité évangélique américaine actuelle et son activisme a eu des incidences mondiales, déclare Philippe Gonzalez, professeur à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne. En fait, ce qu'on appelle aujourd'hui l'identité évangélique s’est noué à cette époque. »

Opération de séduction

L’année 1976 représente un âge d’or du christianisme évangélique, avec le pasteur Billy Graham au sommet de sa popularité, le Mouvement de Jésus et Jimmy Carter déclarant publiquement être un chrétien évangélique « né de nouveau ». Newsweek titre alors : « l’Année des évangéliques ». « Ce qu’il faut savoir, c’est que l’étiquette “néo-évangélique”, qui devient à cette époque “évangélique”, est mobilisée au départ par des fondamentalistes engagés dans une opération de séduction auprès du grand public », explique Philippe Gonzalez.

Dans son livre, Harold Lindsell défend avec force la doctrine de l'inerrance, selon laquelle la Bible est exempte de toute erreur, y compris du point de vue historique et scientifique. Il dénonce avec tout autant de conviction l’abandon de cette doctrine par des institutions et universités évangéliques qui ont pris un tournant modéré, comme le Fuller Theological Seminary, dont il était pourtant l’un des fondateurs. Dans la revue Christianity Today, il va également tenir une ligne dure contre le séminaire de Fuller, qu’il accuse d’avoir pris un mauvais tournant. Il n’en faudra pas plus pour faire naître une guerre idéologique au sein du mouvement évangélique américain.

Un affrontement sans merci

« La bataille va être féroce entre les baptistes du Sud », souligne Philippe Gonzalez. Harold Lindsell va contribuer à donner des munitions à des acteurs fondamentalistes au sein d’institutions évangéliques modérées ; cette période correspond à la montée de la droite chrétienne en politique. « Nous avons donc affaire à un œcuménisme ultraconservateur qui a éliminé la gauche et le centre chrétiens, et la théorie sur l'inerrance a été utilisée comme un moyen pour faire le ménage. Tout ce que nous observons aujourd’hui chez les évangéliques de l’ère Trump trouve ses racines dans ces événements. »

Une année après la parution du livre, des idéologues proches de Harold Lindsell fondent le Conseil international sur l’inerrance biblique (ICBI), avec pour objectif de consolider la confiance chancelante du peuple chrétien en l’inerrance biblique. Ils se donnent dix ans pour y parvenir. Ils commencent par réunir plusieurs centaines d’experts pour rédiger en 1978 une sorte de manifeste, la Déclaration de Chicago, qui défend l’infaillibilité et l'inerrance des Écritures (l’infaillibilité désigne l'incapacité d'une autorité à se tromper dans son enseignement, tandis que l’inerrance caractérise un texte exempt de toute erreur).

Les créationnistes dans le coup

La Déclaration de Chicago sera suivie de deux autres conférences au sommet, en 1982 et en 1986. Les cercles créationnistes sont très présents dès la première édition. « Je suis allé consulter les archives de la déclaration de Chicago, à Dallas, précise Philippe Gonzalez. Parmi les signataires, il y a des figures proéminentes comme Bill Bright, le fondateur de Campus pour Christ qui a fonctionné comme une courroie de transmission entre la droite chrétienne et l'administration Reagan, ainsi que Francis Schaeffer, que l’on connaît bien dans le canton de Vaud pour avoir fondé la communauté évangélique L'Abri en 1955. »

« Il a souvent été dit que la Déclaration de Chicago était un fait américain, poursuit-il. Or, plusieurs acteurs francophones, suisses et français notamment, se sont rendus à Chicago pour la signer et peuvent donc être considérés comme faisant partie du cercle des initiés qui se trouvent à son origine. Ils ont ramené ce document en Europe et en ont fait l’étalon de mesure du “bon” évangélisme en France et en Suisse. »