
Plus que la viande, les sucres auraient façonné l’évolution humaine
La consommation de viande aurait été le principal facteur à l’origine de l’augmentation du volume du cerveau au cours de l’évolution. C’est du moins ce qu’on a souvent entendu. Or il est connu que cet organe, qui ne représente que 2 % du poids corporel, consomme une grande quantité de glucose et mobilise environ 20 % de l’énergie dépensée par l’organisme au repos.
Tenant compte des exigences d’un cerveau en pleine expansion, la chercheuse australienne Jennie Brand-Miller et ses collaborateurs ont modélisé la répartition des macronutriments dans l’alimentation de nos ancêtres sur quatre millions d’années. Concrètement, ils ont tenté de reconstituer leurs régimes alimentaires au cours du temps, depuis le petit hominidé archaïque connu sous le nom de Lucy (Australopithecus afarensis). Ils ont croisé plusieurs sources de données, dont la morphologie dentaire et les fossiles, en plus de la composition des aliments.
Sucre essentiel
Dans une étude publiée le 6 août dans Science, ils concluent que le glucose tiré des fruits et du miel, puis du broyage et de la cuisson des féculents, a été essentiel au développement du cerveau humain. Selon eux, les résultats de leur recherche remettent en question le cliché selon lequel la consommation de viande a été le principal moteur de notre évolution. Les données rassemblées plaident plutôt en faveur d’un régime alimentaire riche en sucres chez les premiers hominidés. En fait, les êtres humains n’auraient pas besoin de davantage de protéines que les autres primates.
« Notre étude montre que les glucides ont couvert 65 % de nos besoins énergétiques totaux au cours de quatre millions d’années d’évolution », affirment les chercheurs. « Notre physiologie et notre anatomie modernes, notamment les récepteurs du goût sucré, la taille réduite des dents et de la mâchoire, l’intestin et les variations génétiques liées au métabolisme du glucose, suggèrent une sélection génétique spécifiquement induite par les glucides alimentaires », indiquent-ils. Et de préciser que le besoin en glucose de notre cerveau a été peu étudié jusqu’ici par les paléoanthropologues.
Becs à miel
Sur une période de quatre millions d’années, le cerveau humain est passé d’un poids de quelque 300 grammes chez les premiers hominidés à environ 1 500 grammes chez l’homme moderne. À mesure qu’il prenait de l’ampleur, les besoins en glucose ont augmenté. Cela expliquerait pourquoi l’envie de sucré serait toujours très présente de nos jours, notamment chez les femmes enceintes.
Directeur du Naturéum à Lausanne et professeur titulaire à l’Université de Lausanne, où il donne un cours sur l’évolution des Hominina et des grands singes, Nadir Alvarez considère le message central de l’étude « tout à fait pertinent », puisque le cerveau fonctionne surtout grâce à d’importants apports de glucose provenant essentiellement des végétaux. Selon l’expert, les auteurs « ont le mérite de poser la question non pas de ce que nos ancêtres mangeaient, mais de ce dont leur corps avait besoin. »
Le cas néandertalien
Cependant, Nadir Alvarez regrette que cette étude passe à côté d’un cas très embarrassant : « Homo neanderthalensis avait les plus grands cerveaux de la lignée humaine – souvent plus volumineux que les nôtres –, dans une Europe glaciaire où les fruits et le miel étaient absents l’essentiel de l’année, et les analyses le placent parmi les grands carnivores. »
D’après les conclusions de l’étude, un hominidé doté d’un tel cerveau et privé de glucides devrait être en déficit permanent. « Or Néandertal a foulé la surface de notre planète pendant plusieurs centaines de milliers d’années. »



