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Un fruit du rationalisme et de la liberté religieuse

 
3 min de lecture
Idée
Une notion représente l’ambition des Églises à servir le plus grand nombre: le multitudinisme. L’ancrage de ce concept, qui constitue encore la ligne directrice des Églises réformées romandes, vacille.

Dans la Bible, quand Jésus s’adresse à la foule, quand il a de la compassion pour elle, il ne trie pas. Un multitudiniste avant l’heure? Car cette foule, au XVIIIe siècle, se traduit dans la Bible par «multitude», et c’est ce terme que le théologien et philosophe vaudois Alexandre Vinet extrait en 1842 pour parler de «multitudinisme» pour la première fois. «Au XIXe siècle, les Églises bataillent avec l’arrivée de mouvements de pensée rationaliste, avec des idées qui deviennent très dures à entendre pour les gens, comme le péché originel par exemple, ou encore le développement de la liberté religieuse», explique Sarah Scholl, professeure associée en histoire du christianisme à l’Université de Genève. «Ces Églises souhaitent garder en leur sein les libres-penseurs, et font perdre du pouvoir à la confession de foi.» Étatique ou non, avec ce statut, l’Église protestante se donne désormais la mission d’accueillir tous les croyants, sans les trier.

L’accès aux sacrements illimité
A contrario de ses cousines professantes, donc, ces Églises multitudinistes ne possèdent aujourd’hui plus de confession de foi, ou, en tout cas, ne l’imposent plus aux fidèles. L’accès aux sacrements n’est pas limité. «Ce courant veut que le plus grand nombre de gens se sentent à l’aise au sein de l’Église, qu’ils puissent y venir librement en fonction de leurs besoins», explique Sarah Scholl. «Aujourd’hui, on peut très bien être protestant de famille, non croyant, mais décider de se marier à l’église, de surcroît avec un catholique, tout en étant accompagné par un pasteur qui n’y verra pas de problème fondamental.» Une notion qui rebat également les cartes quant à la manière de vivre sa foi:«L’Église peut être pour certains un lieu de spiritualité, de socialisation ou de mémoire qui a peu à voir avec le Christ et la bonne nouvelle théologique. Et le multitudinisme prend acte de cette multiplicité des raisons qui motivent les gens à partir à la rencontre d’une communauté religieuse ou à y rester.»

L’idée d’un service public
Cette ouverture est chère aux Églises réformées romandes. Celles de Genève,Neuchâtel et Vaud mentionnent dans leurs constitutions ou leurs déclarations de foi être «au service de tous» ou «ouvertes à tous», et se calquent sur l’idée d’un service public. Un certain nombre de tâches leur sont donc laissées par l’État. «Historiquement, une Église de service public ne pouvait être que multitudiniste.


Si elle donnait des conditions à ce service, cela signifiait qu’il n’y avait plus de liberté de religion dans le canton. Et si elle avait requis tout un tas d’actes et de professions de foi, peut-être qu’elle se serait vidée plus rapidement.» Pour l’instant encore majoritaires dans le paysage protestant, les Églises multitudinistes se voient rattrapées par les mouvements évangéliques. Mais les ancrages concrets de ce modèle dans la société actuelle, comme la diversité doctrinale entre les pasteurs, ou la place de l’aumônerie, réjouissent la professeure: «Les services d’aumônerie, par exemple, accompagnent la population dans l’évolution de ses besoins religieux et spirituels.

L’Église vaudoise a été particulièrement inventive, en particulier dans le milieu hospitalier, via les valeurs et les exigences de l’État, mais aussi grâce à ses moyens financiers.» Car la manière de servir la multitude diffère d’une Église cantonale à l’autre, selon les moyens que leur attribuent leur Canton. «A Genève, l’Église est pauvre. Elle continuera à accueillir tout le monde, mais pas de la même manière», projette Sarah Scholl. «Elle pourrait s’éloigner de son rôle de service public.» Plus que jamais ancré dans l’actualité aux côtés de notions soeurs comme l’inclusivité ou l’évolution démographique des fidèles, le multitudinisme promet de rester au coeur des débats encore longtemps.