
Le parler en langues, une pomme de discorde
Dans le vocabulaire religieux, le parler en langue désigne la capacité surnaturelle à s’exprimer dans une langue jamais apprise par le locuteur, et parfois même inconnue de tous. Pour les personnes qui y croient, ce serait un don divin. Ce dernier se manifeste généralement dans les assemblées, pendant les louanges. Et même si les orateurs ne comprennent pas le sens des syllabes qui sortent de leur bouche, ils sont persuadés d’être les messagers du Saint-Esprit.
En fait, il existe deux types de parler en langues. Il peut s’agir de xénoglossie, lorsque la langue existe bel et bien, ou de glossolalie, lorsqu’il s’agit d’un langue non identifiable et donc incompréhensible. « Dans la pratique, en l’absence d’expert qualifié, il est impossible de savoir si on a affaire à une langue connue lorsqu’une personne parle en langues dans une assemblée », remarque le spécialiste des mouvements charismatiques André Gagné, professeur titulaire à l’Université Concordia de Montréal.
Naissance d’un phénomène
Même s’il a toujours existé des personnes qui, en état de transe, se mettaient à articuler des sons inintelligibles pour leurs congénères, le parler en langues observé dans un contexte religieux est indissociable de l’histoire du pentecôtisme. Ce mouvement émerge au début du 20e siècle aux États-Unis. Réunis au sein de l’institut biblique du pasteur revivaliste Charles Parham, ses adeptes s’efforcent de revivre l’expérience des premiers chrétiens. Selon la légende, le phénomène aurait été observé pour la première fois en 1901 à Topeka, au Kansas. Ce jour-là, une étudiante de l’institut, Agnes Ozman, demande une imposition des mains pour recevoir le don du Saint-Esprit. Comme le racontera plus tard Charles Parham, elle s’exprimera ensuite, durant trois jours, non plus en anglais, mais en chinois. C’est du moins ce qu’il croit dans un premier temps.
Sur le plan théologique, le parler en langues se fonde sur le récit de la Pentecôte dans le Nouveau Testament : « Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu, lorsque tout à coup arriva du ciel un bruit semblable à celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis. En même temps, ils virent comme des langues de feu, qui se divisèrent et se posèrent sur chacun d’eux : ils furent tous remplis d’Esprit saint et se mirent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer » (Actes 2 :1-4). L’étude de ces versets persuade les Pentecôtistes que le parler en langues est le signe patent du baptême par le Saint-Esprit ; ce serait donc une bénédiction.
Réjouissement de courte durée
Les pentecôtistes jubilent : « Ils s’imaginent que désormais, il ne sera plus nécessaire d’apprendre les langues étrangères ; grâce à l’action de l’Esprit, les missionnaires pourront prêcher miraculeusement partout dans le monde », explique le spécialiste de l’évangélisme Philippe Gonzalez, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne (UNIL). Cependant, les pentecôtistes vont assez vite se rendre compte que la langue parlée par Agnes Ozman n’était pas le chinois, mais un langage totalement inconnu. Autrement dit, la glossolalie n’est pas un outil de communication.
À partir de là, les Pentecôtistes vont se référer à un autre passage biblique pour trouver un nouveau sens au parler en langues, celui d’un apanage divin permettant de s’exprimer à la manière des anges : « Celui qui parle en langues ne parle pas aux hommes, mais à Dieu, car personne ne le comprend. Sous l’influence de l’Esprit, il dit des choses inintelligibles » (1 Cor 14 :2,4).
Un sujet de dissensions
En fait, il serait faux de croire que le parler en langues est pratiqué exclusivement par les pentecôtistes ; il est aussi le fait d’autres chrétiens de sensibilité charismatique, protestants et catholiques confondus. Cependant, on observe des lignes de clivage. « Les pentecôtistes classiques sont les seuls à donner au parler en langues une importance centrale, en le liant à une preuve du baptême par le Saint-Esprit », souligne André Gagné. Typiquement, les protestants fondamentalistes ont tendance à considérer les dons charismatiques avec suspicion ; certains ont même vu une séduction démoniaque dans le parler en langues. Pour les fondamentalistes, c’est l’Écriture, et l’Écriture seule, qui atteste de l’inspiration divine. De manière plus générale, on retrouve souvent chez les sceptiques la théorie du “cessationisme”, selon laquelle les manifestations extraordinaires du Saint-Esprit ont cessé une fois la Bible achevée.
À ce jour, plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer le parler en langues, l’une d’elles étant l’existence d’un réel don divin, comme on peut le lire dans la Bible. À l’opposé, certains ont suggéré une possible relation avec des troubles psychiatriques. Dès les années 1920, la glossolalie a été décrite chez des personnes souffrant de troubles mentaux, en particulier la schizophrénie et l'hystérie. Pourtant, les chercheurs failliront à prouver un tel lien dans le contexte des assemblées religieuses, où la glossolalie est socialement acceptée. Certes, l'anxiété semble être un facteur favorisant pour déclencher l’apparition de cette capacité chez certains individus. Mais le parler en langues n’est pas associé à des complications psychiques pour les pratiquants – il aurait même tendance à faire diminuer la fréquence de la dépression…
Une irruption de l’imaginaire
Autre hypothèse : un état de conscience altéré. Il est vrai que les personnes concernées sont souvent en transe. « Lors des cultes pentecôtistes ou charismatiques, les fidèles ne se mettent pas à parler en langues n’importe quand ; ils sont mis en condition pour entrer en transe, ce qui démontre une liturgie très codifiée », précise Philippe Gonzalez. Pour d’autres, le parler en langues résulterait d’un apprentissage social par mimétisme – ce qui n’est du reste pas incompatible avec un état de transe. En effet, dans les communautés qui le pratiquent, le parler en langues est considéré comme un comportement normal et même attendu.
De son côté, le prêtre jésuite français et historien Michel de Certeau, célèbre pour ses travaux sur la mystique, estimait que la glossolalie correspond à une irruption de l’imaginaire dans le langage structuré, une sorte de « retour du refoulé » ou de « luxure hyperbolique » permettant au sujet d’exprimer des choses qui ne peuvent pas être dites dans un langage ordinaire.
Un passe-temps pour se détendre ?
« Ce qui est frappant, c’est que la glossolalie est parfois considérée par ses pratiquants comme quelque chose de banal qui n’a quasiment rien de mystique, affirme Sebastian Dieguez, enseignant à l'Université de Fribourg. C’est presque un loisir, quelque chose pour se détendre. Certains racontent qu'ils s’y adonnent en privé, par exemple dans leur voiture. Ils n’en font d’ailleurs pas mystère : la glossolalie peut s’apprendre ! Au début, tous ont de la peine, ils sont gênés ou ont peur de mal s’y prendre. Mais ils s'encouragent et un jour, ils se lancent. En quelque sorte, c'est un exercice d’apprivoisement du système phonologique, un jeu de l'esprit qui demande de la patience et de la rigueur, et dont la maîtrise est un facteur d'intégration dans le groupe – car c'est bien là le but. Le parler en langue un marqueur original d'appartenance et de distinction. »
Fourchelang et langue des anges
Non, Harry Potter ne parle pas en langues ! Dans cette saga, le langage des magiciens est appelé Fourchelang. Très sifflant, il permet de se faire comprendre des serpents et d’ouvrir des passages secrets. Mais il ne s’agit pas d’un parler en langues au sens religieux du terme, car il a intentionnellement été créé de toutes pièces pour les besoins de la fiction.
De même, les langues inventées par l’écrivain John Ronald Reuel Tolkien, auteur de romans célèbres comme le Seigneur des Anneaux, Beowulf et The Hobbit, ne répondent ni à la définition de la glossolalie, ni à celle de la xénoglossie. Par exemple, le Quenya a été inspiré du finnois et du latin, le Sindarin du gallois. Il a développé ces langues avec une grammaire, un vocabulaire et un système d'écriture propres, pour enrichir ses récits.



